Adulte accroupi qui parle à un enfant à sa hauteur

Un enfant à qui l'on a systématiquement pris la main, retiré le manteau, essuyé la bouche et déposé un baiser sans jamais demander apprend une règle implicite : son corps appartient aux adultes. Un enfant à qui l'on a annoncé chaque geste et laissé refuser certains d'entre eux apprend l'inverse. Cet apprentissage commence bien avant les mots, et il se joue dans des situations très ordinaires.

Ce que Pikler a formalisé, et ce que Montessori n'a pas écrit

Le mot consentement n'appartient ni au vocabulaire de Maria Montessori ni à celui de son époque, et lui attribuer une doctrine sur ce sujet serait inexact. Ce que l'on trouve chez elle, en revanche, tient en une idée qu'elle formule dans La Méthode Montessori : « une aide inutile est un obstacle réel au développement des forces naturelles », et son corollaire, l'adulte qui ne doit pas intervenir dans l'activité d'un enfant absorbé. Le respect du corps en découle sans y être nommé.

La formalisation vient d'ailleurs, et elle est datable. Emmi Pikler, pédiatre hongroise, dirige à partir de 1946 la pouponnière de la rue Lóczy à Budapest, où elle construit une méthode de soins fondée sur trois principes : l'adulte annonce ce qu'il va faire, il attend une réaction, et il sollicite la participation de l'enfant plutôt que de le manipuler. Un nourrisson à qui l'on dit « je vais te soulever » avant de le soulever anticipe le geste, ajuste son corps et cesse de subir. C'est de là que vient tout le reste. Le détail de son travail est développé dans Emmi Pikler et la motricité libre.

Les quatre gestes qui installent tout, avant les mots

Entre zéro et deux ans, l'enfant ne peut pas donner un accord verbal. Il peut en revanche apprendre que son avis est cherché, et cet apprentissage-là est le socle de tout ce qui viendra.

Le mot exact, c'est du vocabulaire, pas de la sexualité

Dire « pénis » à un enfant de trois ans revient exactement à dire « coude » ou « genou ». Un enfant qui connaît le nom de ses parties intimes est mieux compris dans un cabinet médical, plus crédible s'il doit décrire un geste déplacé, et moins susceptible d'associer la honte à une partie de son corps parce qu'elle n'a pas de nom. Nos cartes des parties du corps s'en tiennent à ce qu'on voit d'un enfant habillé : les mots des parties intimes se disent au bain ou au change, simplement, en même temps que les autres.

Apprendre à dire non, et à entendre non

Un enfant ne peut refuser que dans les domaines où on lui laisse le choix. Cela suppose de distinguer clairement, dans la journée, ce qui est négociable de ce qui ne l'est pas.

Non négociableNégociable, et à laisser refuser
Se laver, se moucher, se faire soigner une plaieFaire un bisou, faire un câlin, s'asseoir sur les genoux de quelqu'un
Être attaché en voiture, tenir la main pour traverserÊtre chatouillé, être porté en l'air, être pris en photo
Aller chez le médecin, se faire examinerDire bonjour en touchant, embrasser en partant
S'habiller quand il fait froidChoisir lequel des deux pulls, mettre son manteau seul

La colonne de gauche s'impose, et on ne fait pas semblant de demander : « tu veux bien qu'on mette la ceinture ? » posé à un enfant qui n'a pas le droit de dire non lui apprend que les questions des adultes sont fausses. On annonce, on explique, on n'interroge pas.

La colonne de droite se respecte sans exception, y compris quand le refus est vexant pour l'adulte. Un enfant dont on force un câlin apprend qu'un non peut être contourné par une personne qui l'aime, et c'est précisément la mécanique sur laquelle reposent la plupart des agressions sur mineurs.

L'autre versant compte autant : entendre non. Un enfant qui poursuit un camarade pour l'embrasser, qui continue à chatouiller malgré les protestations, qui insiste après un refus, apprend là aussi quelque chose. La formulation qui fonctionne est courte et sans morale : « il a dit stop, on arrête. » Les quatre règles du « stop » sont à imprimer avec les cartes du vivre ensemble.

Les mots à employer, âge par âge

ÂgeCe que l'enfant peut comprendreFormulations qui fonctionnent
0-2 ans Le ton, le rythme, la répétition d'une séquence « Je vais te prendre dans mes bras. » « Tu me donnes ton bras ? » « J'ai vu que tu n'aimais pas, on va faire autrement. »
2-3 ans Le mot stop, la notion de partie du corps qui lui appartient « C'est ton corps, tu décides. » « Tu peux dire stop, et on arrêtera. » « Tante Claire voudrait un bisou, tu veux, ou tu préfères la main ? »
4-6 ans La règle du maillot de bain, la différence secret et surprise « Ce que couvre ton maillot, personne ne le touche, sauf pour te soigner ou te laver, et en te prévenant. » « Un secret qui fait mal au ventre, on le raconte toujours. »
7-10 ans Le consentement réciproque, la pression du groupe, les images « Tu as le droit de changer d'avis en cours de route. » « Si quelqu'un te demande de garder ça pour toi, c'est déjà un problème. » « Une photo de toi, c'est toi qui décides. »
11 ans et plus Le consentement en ligne, l'écart d'âge, la loi « Un accord se donne à chaque fois, il ne vaut pas pour toujours. » « Un adulte n'a jamais le droit, même si tu es d'accord, et la loi le dit. »

Ces phrases sont reprises dans un pack à imprimer, mon corps m'appartient : cinq règles à afficher, des situations pour s'entraîner à dire non, la différence entre une surprise et un secret, et la main de confiance.

Deux formules méritent d'être bannies, et elles reviennent souvent : « fais un bisou, sinon papi va être triste », qui rend l'enfant responsable de l'émotion d'un adulte, et « ce n'est rien, ne fais pas d'histoires », qui lui apprend que son ressenti ne compte pas. Le sujet des émotions et de leur accueil est traité dans accompagner les émotions de l'enfant.

Le cas du bisou à la famille

C'est la situation qui crée le plus de tension réelle dans les familles, parce qu'elle met en jeu trois personnes : l'enfant qui refuse, le proche qui se sent rejeté, et le parent pris entre les deux.

La manœuvre qui fonctionne consiste à proposer un éventail plutôt qu'un choix binaire. « Tu veux faire un bisou, un check, un signe de la main, ou juste dire bonjour ? » L'enfant garde une porte de sortie sans que l'adulte se sente éconduit. Dans neuf cas sur dix, la tension retombe là.

Quand elle ne retombe pas, la phrase à dire s'adresse à l'adulte, pas à l'enfant, et elle se prépare à l'avance : « chez nous, on ne force pas les bisous, il viendra vers toi quand il en aura envie. » Se répéter deux ou trois fois, sans se justifier davantage. Et prévenir avant les fêtes de famille plutôt qu'au moment où tout le monde regarde.

Une remarque revient toujours : « de mon temps, ça ne posait pas de problème ». Elle ne se discute pas sur le terrain des générations. Elle se déplace : l'enjeu est que l'enfant s'entraîne à refuser un contact auprès de personnes de confiance, pour être capable de le faire ailleurs. Personne ne prétend qu'un bisou de grand-mère est dangereux.

Les soins, la toilette et le médecin

Ces trois situations font exception, et c'est justement pour cela qu'elles doivent être expliquées, faute de quoi l'enfant en tire une règle contradictoire.

La règle du maillot de bain, apprise vers 4 ans, doit toujours être énoncée avec ses exceptions, sinon elle produit soit des enfants qui refusent tout soin, soit des enfants qu'un adulte peut convaincre en invoquant le soin.

Ce que dit la loi française

La partie juridique manque presque toujours dans les pages sur le sujet, alors qu'elle donne aux parents des repères précis et aux enfants plus grands des mots incontestables.

La loi du 21 avril 2021 visant à protéger les mineurs des crimes et délits sexuels et de l'inceste a créé un seuil qui n'existait pas auparavant.

DispositionCe qu'elle établitPeine
Article 222-23-1 du code pénal Tout acte de pénétration sexuelle ou bucco-génital commis par un majeur sur un mineur de moins de 15 ans constitue un viol dès lors que l'écart d'âge est d'au moins 5 ans. Il n'y a plus à démontrer la violence, la contrainte, la menace ou la surprise 20 ans de réclusion criminelle
Condition d'écart d'âge Elle ne s'applique pas si les faits ont été commis en échange d'une rémunération, d'une promesse de rémunération ou d'un avantage Identique
Article 222-23-2, viol incestueux Commis par un ascendant ou une personne ayant autorité sur le mineur, il vise tout mineur jusqu'à 18 ans, sans condition d'écart d'âge 20 ans de réclusion criminelle

Traduit en une phrase utilisable avec un adolescent : en dessous de 15 ans, la loi considère qu'aucun accord ne peut être donné à un adulte, quoi qu'ait pu dire ou faire le mineur. Et en cas d'inceste, cela vaut jusqu'à la majorité.

Ce que l'école prend en charge depuis 2025

Un programme national existe désormais, et beaucoup de parents ignorent qu'il s'applique dès la maternelle. L'arrêté du 3 février 2025, publié au Bulletin officiel le 6 février, fixe le programme d'éducation à la vie affective et relationnelle, et à la sexualité. Il est entré en application à la rentrée 2025-2026.

Il se construit en deux étages : une éducation à la vie affective et relationnelle en maternelle et en élémentaire, une éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité au collège et au lycée. Il rend enfin opérationnelles les trois séances annuelles prévues par la loi depuis 2001 et très inégalement appliquées jusqu'ici. Le Conseil d'État, saisi de recours, a jugé le programme conforme à la loi.

Pour un parent, cela signifie deux choses. Le vocabulaire du consentement est désormais travaillé à l'école, ce qui donne un point d'appui à la maison. Et le contenu du programme est public : un parent qui s'interroge sur ce qui est dit à son enfant peut le lire, ce qui vaut mieux que les versions déformées qui circulent.

Les signaux, et où appeler

Aucun signe pris isolément ne prouve quoi que ce soit, et l'enjeu est de ne pas paniquer sur une régression passagère tout en ne balayant pas un faisceau.

Ce qui justifie de s'arrêter : un changement net et durable de comportement, une régression du sommeil ou de la propreté sans explication, un refus soudain et catégorique de voir une personne précise, des connaissances sexuelles sans rapport avec l'âge, une plainte physique répétée sans cause médicale, des jeux sexuels insistants avec d'autres enfants.

La conduite à tenir tient en trois points. Ne pas poser de questions suggestives, qui abîment la parole de l'enfant et fragilisent une éventuelle procédure : on demande « raconte-moi », pas « est-ce que untel t'a touché ». Noter mot pour mot ce que l'enfant a dit, avec la date. Et appeler.

Les numéros à connaître

119, Allô enfance en danger : gratuit, 24 heures sur 24, anonyme si vous le souhaitez, pour tout doute concernant un enfant. 3018 : violences numériques faites aux mineurs, gratuit et confidentiel, 7 jours sur 7. 17 ou 112 en cas d'urgence immédiate. Un médecin, un pédiatre ou la protection maternelle et infantile peuvent aussi recevoir un signalement et savent quoi en faire.

Garder la porte ouverte

Tout ce qui précède ne sert que si l'enfant se sent capable de parler. Trois habitudes y contribuent plus que n'importe quel discours sur le sujet.

Répondre aux petites choses sans dramatiser. Un enfant qui raconte un conflit de cour de récréation et reçoit une réaction disproportionnée apprend à trier ce qu'il rapporte. Un enfant qui raconte et obtient une écoute calme continue de raconter.

Dire explicitement qu'aucun sujet n'est interdit, et le redire à plusieurs âges. « Tu peux tout me dire, même si tu penses que je vais être fâché, même si quelqu'un t'a dit de ne pas le dire. » Cette phrase se prononce à cinq ans, à huit ans et à douze ans, parce que ce qu'elle recouvre change à chaque fois.

Et nommer plusieurs adultes de confiance, pas seulement les parents. Un enfant qui ne peut parler qu'à son père et à sa mère est démuni si le problème vient de la famille. Une marraine, un grand-parent, un enseignant, une infirmière scolaire : trois ou quatre noms, prononcés une fois, suffisent à ouvrir des portes.

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Fanny Renna

Éducatrice Montessori, assistante diplômée AMI

Elle a travaillé plusieurs années dans les écoles Montessori de Roaix et de Montélimar. Les contenus de ce site sont fondés sur ses formations et son expérience de terrain.

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