Avant 6 ans, votre enfant prend tout ce qui l'entoure, sans choisir, sans effort et sans se fatiguer. La langue, les gestes, la façon de se tenir à table, de se dire bonjour, de réagir quand quelque chose tombe, tout entre par le même chemin, y compris ce que vous n'aviez pas du tout l'intention de lui transmettre. Vous n'avez pas besoin de lui donner des leçons, mais ce que vous mettez autour de lui, et ce que vous faites devant lui, compte énormément.
D'où vient le mot
L'expression est de Montessori. Elle donne son titre à l'un de ses derniers livres, L'Esprit absorbant de l'enfant, publié en 1949, trois ans avant sa mort, où elle rassemble quarante ans d'observations. On ne la trouve pas sous ce nom dans ses premiers livres.
Elle oppose deux façons d'apprendre. L'adulte apprend en le voulant, en faisant attention, et ça le fatigue. Le jeune enfant, lui, se construit avec ce qu'il absorbe, un peu comme son corps se nourrit de ce qu'il mange, sans le décider et sans pouvoir trier. Montessori le compare à un appareil photo, qui prend toute l'image d'un coup, quand l'adulte doit assembler morceau par morceau ce qu'il veut retenir. C'est pour cela qu'un enfant de 2 ans qui entend deux langues à la maison les apprend toutes les deux, sans manuel.
Deux phases entre 0 et 6 ans
De 0 à 3 ans sans s'en rendre compte
Votre enfant absorbe sans en garder de souvenirs, il ne se rappellera rien de ces trois années. C'est pourtant là que se construit l'essentiel, les sons de sa langue, la connaissance de son corps, la sécurité affective, le rythme des repas et du sommeil, les habitudes de la famille. Vous ne pouvez ni accélérer ni diriger ce travail, mais vous décidez de ce qui l'entoure, et c'est tout l'objet de la page sur l'environnement préparé pour les 0-3 ans.
De 3 à 6 ans en choisissant
Il continue d'absorber, mais il commence à choisir. Il se pose sur une activité, y revient, demande, veut refaire seul. Le matériel Montessori prend alors tout son sens, parce qu'il l'aide à mettre de l'ordre dans tout ce qu'il a absorbé en vrac. Un enfant de 4 ans qui manipule les perles dorées met des noms et des images sur des quantités qu'il côtoie depuis longtemps.
| 0 à 3 ans | 3 à 6 ans | |
|---|---|---|
| Comment il apprend | Il absorbe sans s'en rendre compte | Il absorbe ce qu'il choisit |
| Ce que vous faites | Préparer la maison, le laisser bouger | Lui montrer, puis vous écarter |
| Ce qui se construit | La langue, le corps, la sécurité, les habitudes | La précision, le vocabulaire, le classement, les règles du groupe |
| Ce qui l'aide | De vrais objets, la vie pratique, le mouvement | Le matériel sensoriel, le langage, les maths, la découverte du monde |
Répéter sans se fatiguer
En 1907, à Rome, Montessori voit une petite fille de 3 ans retirer et replacer les cylindres d'un bloc d'emboîtement quarante-quatre fois de suite, sans que les chants de la classe la détournent. Quand elle s'arrête, elle n'a pas l'air épuisée, elle a l'air reposée. Je raconte la scène en entier dans la page sur la pédagogie Montessori.
Un adulte qui refait quarante fois le même geste s'épuise, alors qu'un enfant de 3 ans en sort calme et satisfait. Dans L'Autoéducation, Montessori précise qu'une activité qu'un enfant de 3 ans répète quarante fois ne sera répétée que dix fois par un enfant de 6 ans, parce qu'elle ne l'intéresse plus. Mais quand l'activité correspond à son âge, l'enfant de 6 ans peut la répéter deux cents fois et travailler bien plus longtemps. Cette page affirmait autrefois que l'envie de répéter diminue avec l'âge, c'était un contresens. Ce qui change avec l'âge, c'est ce qui donne envie de répéter.
Quand votre enfant recommence
Ne lui proposez pas autre chose, ne compliquez pas l'activité, ne le félicitez pas à chaque fois, laissez-le faire. On a vite l'impression qu'il tourne en rond et qu'il faudrait le faire avancer, alors qu'il est justement en train de construire quelque chose, et c'est en l'interrompant qu'on l'arrête.
Il absorbe aussi ce que vous n'avez pas choisi
L'absorption ne trie pas. Votre enfant prend l'accent de la région, mais aussi le ton qu'on emploie à la maison quand un verre se casse. Il prend les mots, mais aussi la façon dont les adultes se parlent à table. Il prend les habitudes de rangement, mais aussi la façon dont on parle des gens qui ne sont pas là.
Avant 6 ans, votre exemple compte donc plus que vos consignes. Si vous dites merci, il dira merci sans qu'on le lui demande, et si vous réclamez le calme en criant, c'est le cri qu'il retiendra. Personne n'est parfait, et je reviens plus bas sur les jours où l'on s'emporte. Montessori appelait ce travail sur soi la préparation de l'adulte.
Elle avait aussi remarqué que trop d'objets épuisent l'enfant. Entouré d'une profusion de jouets, il se concentre moins, s'agite, se fatigue, réclame toujours d'autres objets sans jamais s'installer. Elle l'écrivait dans les années 1910, et cela décrit très bien une chambre d'enfant d'aujourd'hui trop remplie, et c'est la meilleure raison de faire tourner les jouets.
Ce que ça change pour vous
- Soignez ce qui l'entoure plutôt que les leçons : avant 6 ans, ce qu'il a autour de lui compte plus que ce que vous lui expliquez. Des mots précis, de vrais objets, de l'ordre.
- Gardez peu de jouets en vue : six à huit à sa disposition, le reste rangé hors de sa vue, et un roulement toutes les deux ou trois semaines.
- Ne l'interrompez pas : c'est le plus difficile et ce qui l'aide le plus. Un enfant absorbé n'a besoin de rien d'autre que d'être laissé tranquille.
- Utilisez les vrais mots : marteau, tournevis, chêne, mésange. À 3 ans, il retient coccinelle aussi facilement que petite bête, et l'un des deux lui servira toute sa vie.
- Pensez à ce qu'il absorbe sans que vous y pensiez : la télévision allumée en fond, les conversations d'adultes devant lui, le ton des soirs de fatigue.
La fausse fatigue de dix heures
Montessori rapporte une observation d'Anna Maria Maccheroni, l'une de ses collaboratrices, qui intéresse autant les éducateurs que les parents. Vers dix heures du matin, une classe qui travaillait calmement s'agite. Les enfants ne travaillent plus, ne vont plus chercher de matériel, et un visiteur croirait voir une classe fatiguée sur le point de tourner au désordre. Quelques minutes plus tard, le calme revient de lui-même et les enfants choisissent des activités plus difficiles qu'en début de matinée.
Elle appelle ce moment la fausse fatigue, et elle prévient que si l'adulte y voit du désordre, rassemble les enfants et les fait se reposer, l'agitation continue et le travail difficile ne vient jamais. À la maison aussi, quand votre enfant semble tourner en rond au milieu d'un long moment de jeu, attendez quelques minutes avant de lui proposer autre chose.
Après 6 ans
Autour de 6 ans, l'esprit absorbant s'efface peu à peu. Votre enfant n'absorbe plus, il pose des questions, il raisonne, il imagine, il veut comprendre pourquoi. Il n'a rien perdu, il apprend simplement autrement.
C'est pour cela que le matériel de la maternelle ne marche plus tel quel en élémentaire, et que la pédagogie change de forme après 6 ans, avec de grands récits, des recherches et du travail en groupe. Je l'explique dans les pages sur l'environnement 6-12 ans et sur les étapes du développement.
Vos questions
Faut-il en profiter pour lui apprendre un maximum avant 6 ans ?
Non, c'est même le contresens le plus fréquent. L'esprit absorbant décrit une façon d'apprendre, pas une période à rentabiliser. Si vous imposez un programme à un enfant de 4 ans, vous lui retirez justement ce qui le fait apprendre, le choix, la répétition libre, la concentration qui vient de lui. Ce qui l'aide, c'est une maison riche et calme, pas un emploi du temps.
Mon enfant absorbe-t-il aussi mes énervements ?
Oui, même sans les comprendre. À 2 ans, il ne saisit pas pourquoi il y a de la tension, mais il en sent l'ambiance. Aucune famille ne vit sans tension, et personne ne vous demande la perfection. Ce qui compte, c'est de réparer. Après un coup de colère, revenez vers lui, dites ce qui s'est passé et excusez-vous, il apprend ainsi quelque chose de bien plus utile qu'avec un parent qui ne s'énerverait jamais.
Est-ce le bon moment pour une deuxième langue ?
Oui, c'est l'âge où une langue s'apprend le plus naturellement, à condition qu'une vraie personne la lui parle, dans la vie de tous les jours. Une application ou un dessin animé ne remplacent pas cette personne. Un enfant bilingue mélange parfois les deux langues pendant quelques mois, ce qui n'annonce aucun retard.
Et si mon enfant a déjà plus de 6 ans ?
Rien n'est perdu, il apprend simplement autrement. Après 6 ans, il apprend par la curiosité, la discussion, les essais. Un enfant de 8 ans apprend très bien une langue, un instrument ou un geste manuel, il y met juste de la volonté là où un plus petit aurait absorbé sans y penser.