Dans une classe ordinaire, le travail de l'enseignant est visible : il parle, il explique, il interroge, il note. Dans une ambiance Montessori, l'essentiel de son travail a lieu avant que les enfants arrivent, dans sa tête pendant qu'ils travaillent, et dans des séquences de trois minutes avec un seul enfant à la fois. Voici ce métier vu de l'intérieur, avec ce qu'un parent peut en vérifier lors d'une visite.
Trois fonctions, qui doivent tenir ensemble
Préparer l'environnement
C'est le travail invisible, et il occupe une part considérable du temps hors présence des enfants. Choisir ce qui est sur les étagères et ce qui n'y est pas encore, dans l'ordre de la progression et selon ce que le groupe a montré cette semaine. Vérifier que chaque matériel est complet et en état, parce qu'un puzzle auquel il manque une pièce enseigne à l'enfant que l'échec vient de lui. Retirer ce que plus personne ne prend. Ajouter ce qui manque.
Il y a une exigence particulière sur l'ordre et sur l'état des choses, qui surprend les visiteurs. Elle n'est pas décorative : dans une classe où les objets sont ébréchés et rangés de travers, les enfants rangent de travers, et l'attention à ce qu'on manipule cesse d'exister.
Observer
C'est la compétence la plus longue à acquérir et celle qui distingue le plus nettement un éducateur formé d'un adulte de bonne volonté. Observer, ici, veut dire regarder sans intervenir et noter des faits plutôt que des impressions : ce qu'un enfant a choisi, combien de temps il y est resté, s'il a recommencé, ce qu'il a évité pendant trois semaines. Ce sont ces notes qui décident des présentations à venir, et rien d'autre.
La formulation attribuée à Maria Montessori tient en deux temps, avant d'agir, observer, et elle est plus exigeante qu'elle en a l'air : elle suppose de résister à l'envie d'occuper un enfant qui ne fait rien, lequel est souvent en train de faire quelque chose d'invisible. La méthode d'observation est détaillée dans notre page sur l'état d'esprit Montessori.
Présenter, puis s'écarter
La présentation est la seule intervention pédagogique directe. Elle dure trois à cinq minutes, s'adresse à un enfant ou à deux, se fait en silence et lentement, et se termine par le départ de l'adulte. Ce départ fait partie de la présentation : rester à côté transforme l'exercice en évaluation.
Le moment de la présentation est le vrai geste professionnel. Trop tôt, l'enfant subit ; trop tard, il a perdu l'appétit. C'est l'observation des jours précédents qui donne le signal, et c'est là que se joue la différence entre une ambiance conduite et une garderie bien équipée.
Trente enfants et deux adultes, exprès
Le standard de l'Association Montessori Internationale déroute systématiquement les familles : pour une ambiance 3-6 ans, il prévoit vingt-huit à trente-cinq enfants avec un éducateur formé et un assistant, ce dernier n'ayant pas de fonction d'enseignement. Beaucoup de parents qui cherchent une alternative à l'école publique viennent chercher de petits effectifs et découvrent l'inverse.
C'est un choix, et non une contrainte budgétaire déguisée : il repose sur trois arguments.
- Le groupe enseigne. Dans une classe où trois âges se mélangent, un enfant de cinq ans montre à un enfant de trois ans, et il apprend en montrant plus qu'en écoutant. Une classe trop petite n'a pas assez de niveaux pour que cela se produise. Voir notre page sur les classes multi-âges.
- Un effectif nombreux force l'adulte à s'effacer. Avec douze enfants, un éducateur peut tourner en permanence et intervenir sans cesse, ce qui est précisément ce qu'on veut éviter. Avec trente, il ne peut pas, et les enfants s'organisent.
- La demande devient réelle. Attendre son tour pour un matériel unique, demander à quelqu'un plutôt qu'à l'adulte, gérer un désaccord sans arbitre immédiat : ces situations n'existent pas dans un petit groupe très encadré.
La contrepartie est que cette organisation ne fonctionne que si l'éducateur est réellement formé. Trente enfants avec un adulte qui improvise donne exactement ce qu'on imagine.
Une matinée, du point de vue de l'adulte
Le standard prévoit un cycle de travail ininterrompu de trois heures le matin, cinq matinées par semaine, et deux heures l'après-midi. Voici ce que l'éducateur y fait, pendant que les enfants font autre chose. Le déroulé côté enfant est décrit dans notre page sur une journée type à l'école Montessori.
| Moment | Ce que fait l'éducateur | Ce qu'il ne fait pas |
|---|---|---|
| Avant l'arrivée | Il remet en état, place ce qu'il a décidé d'introduire, relit ses notes de la veille | Il ne prépare pas de leçon collective |
| L'accueil | Il accueille chaque enfant individuellement et regarde dans quel état il arrive. Une information décisive pour la matinée | Il ne rassemble pas le groupe |
| Première heure | Il observe, principalement. Les enfants s'installent, certains errent, ce qui est normal | Il ne presse pas ceux qui n'ont rien commencé |
| Cœur du cycle | C'est là qu'il place ses présentations, une par une, en fonction de ce qu'il a observé | Il n'interrompt jamais un enfant concentré, même pour une présentation prévue |
| Le creux du milieu | Il laisse passer le moment d'agitation qui survient presque toujours vers le milieu du cycle. Il ne cherche pas à le mater : il est suivi, dans la plupart des groupes, par la période de concentration la plus profonde | Il ne coupe pas le cycle pour une récréation |
| Fin de matinée | Il annonce la fin à l'avance, laisse le temps de terminer et de ranger, note ce qu'il a vu | Il ne range pas à leur place |
| Après le départ | Il reporte ses observations, prépare le matériel du lendemain, décide des présentations | Il ne corrige pas de copies, il n'y en a pas |
Le creux du milieu, ou fausse fatigue
C'est l'un des points d'observation les plus utiles pour juger d'une ambiance lors d'une visite. Vers le milieu du cycle de travail, l'activité retombe, le bruit monte, les enfants tournent sans s'installer. Un adulte non formé y voit la preuve que trois heures c'est trop long et intervient : il rassemble, il propose, il calme. Un éducateur formé le laisse passer, parce que ce creux est régulièrement suivi de la séquence de travail la plus soutenue de la matinée. Ce que fait l'adulte pendant ces quinze minutes en dit plus sur sa formation que n'importe quel diplôme affiché à l'entrée.
La leçon en trois temps
C'est l'outil de transmission du vocabulaire et des notions, utilisé dans tous les domaines de l'ambiance. Il n'est pas de Maria Montessori : elle l'a repris à Édouard Séguin (1812-1880), médecin et éducateur français, lui-même élève de Jean Itard, dont elle a étudié les travaux à Rome et qu'elle cite explicitement dans ses écrits. Séguin l'avait mis au point auprès d'enfants en situation de handicap intellectuel, à une époque où on les tenait pour incapables d'apprendre.
| Temps | Ce que dit l'adulte | Ce que fait l'enfant |
|---|---|---|
| 1. Nommer | « C'est rugueux. » Puis, plus tard, « c'est lisse » | Il touche, il écoute. On ne demande rien |
| 2. Reconnaître | « Montre-moi le rugueux. » « Donne-moi le lisse. » « Pose le rugueux sur la table » | Il désigne, il manipule. C'est le temps le plus long, et de loin |
| 3. Restituer | « Qu'est-ce que c'est ? » | Il nomme |
La règle qui fait fonctionner l'ensemble : si le troisième temps échoue, on ne corrige pas, on redescend au premier, et on reprendra un autre jour. Un enfant qui ne retrouve pas le mot n'a pas fait d'erreur, il n'a simplement pas encore assez pratiqué le deuxième temps. Corriger à ce moment transforme un exercice de vocabulaire en test, et c'est l'erreur la plus fréquente chez les adultes qui découvrent la technique. Le deuxième temps peut légitimement durer plusieurs séances.
Comment il sait où en est chacun
Sans notes, sans contrôles et sans exercices ramassés, la question se pose sérieusement : comment suivre trente enfants qui font trente choses différentes ?
La réponse est un système de traces qui n'a rien d'informel.
- Un relevé par enfant des présentations faites, avec leur date. C'est le squelette du suivi : il indique ce qui a été montré, donc ce qui est accessible sur l'étagère pour cet enfant.
- Des notes d'observation datées, factuelles, sur ce qui a été choisi, répété, évité, réussi.
- Un repérage des blocages, qui est le vrai signal d'alerte : un enfant qui ne prend plus rien depuis dix jours, ou qui refait le même travail très en deçà de ce qu'il sait faire, appelle une intervention.
- Un plan de travail écrit à partir de l'élémentaire, où l'enfant note lui-même ce qu'il fait, ce qui l'introduit progressivement à la gestion de son temps.
Un parent peut légitimement demander à voir cette trace lors d'un rendez-vous. Une école qui ne dispose d'aucun document individuel autre que des impressions générales a un problème, quel que soit le charme de la visite.
Ce qu'il ne fait jamais
Il ne fait pas cours. Il n'y a pas de moment où trente enfants écoutent la même explication au même instant. Les regroupements existent, pour un chant, un récit ou une question de vie collective, mais ce ne sont pas des leçons.
Il ne corrige pas le travail. Le contrôle de l'erreur est dans le matériel, et une addition fausse se voit sur le tapis. Cela ne veut pas dire qu'il ignore une difficulté : il représente le matériel plus tard, autrement.
Il ne félicite pas. Il décrit ce qu'il constate. La différence est documentée : les compliments portant sur la personne plutôt que sur ce qui a été fait dégradent la persévérance après un échec.
Il ne compare pas. Aucun classement, aucun tableau, aucune comparaison publique entre deux enfants. Le seul point de comparaison est l'enfant d'il y a trois mois.
Il n'interrompt pas la concentration. C'est la règle la plus stricte du métier, et elle passe avant l'horaire, avant la présentation prévue, et souvent avant le repas.
L'assistant, dont personne ne parle
Son rôle est mal connu et souvent mal compris par les familles, qui le prennent pour un éducateur en second. Il ne l'est pas : dans le standard AMI, l'assistant n'a pas de fonction d'enseignement. Il ne fait pas de présentations.
Ce qu'il fait est pourtant ce qui rend le cycle de trois heures possible : il prépare et répare le matériel, il aide à l'habillage et aux besoins matériels, il surveille l'extérieur, il accompagne les sorties, il gère ce qui se casse et ce qui se renverse, et il note ce qu'il voit. Autrement dit, il absorbe la totalité des sollicitations qui, sans lui, interrompraient l'éducateur toutes les quatre minutes. Une ambiance sans assistant fonctionne mal, quel que soit le niveau de l'éducateur.
Ce qu'un parent peut vérifier
Le mot éducateur Montessori n'est protégé par rien, et les formations vont de trois week-ends à trois années. Quatre questions permettent de se faire une idée sans être spécialiste.
- Quelle formation, sur quelle durée, et pour quelle tranche d'âge ? Une formation est toujours spécifique à un âge, 0-3, 3-6 ou 6-12. Un éducateur formé pour les 3-6 ans dans une classe élémentaire n'est pas formé pour ce qu'il fait.
- Combien d'enfants, et y a-t-il un assistant ? Un effectif nombreux sans assistant est un signal plus inquiétant qu'un effectif nombreux avec.
- Puis-je assister à une matinée ordinaire ? Un refus de principe est en soi une réponse. Ce qu'il faut regarder est simple : ce que fait l'adulte quand un enfant se trompe, et ce qu'il fait pendant le creux du milieu.
- Quelle trace du suivi de mon enfant existe-t-il ? Voir plus haut.
Un métier qui se juge à ce qu'on ne voit pas
C'est la difficulté de fond pour une famille en visite : tout ce qui distingue un bon éducateur est de l'ordre du non-fait. Ne pas interrompre, ne pas corriger, ne pas féliciter, ne pas occuper l'enfant qui ne fait rien, ne pas reprendre la main quand c'est trop lent. Une classe où l'adulte semble très actif, disponible, encourageant et présent auprès de chacun peut être une classe où rien de ce que promet la pédagogie ne se produit. Ce renversement est difficile à admettre, et il explique pourquoi la formation compte autant. Voir nos pages sur la formation à la pédagogie Montessori, sur les salaires dans une école Montessori et sur l'amateurisme de certaines écoles.