Main d'enfant qui suit du bout des doigts le m d'une lettre rugueuse

Lettre rugueuse suivie du bout des doigts. Photo Lisa Maruna, Wikimedia Commons (CC BY 2.0).

Les lettres rugueuses sont des planchettes de bois sur lesquelles chaque lettre de l'alphabet, en cursive, est découpée dans du papier de verre. L'enfant la trace avec deux doigts, dans le sens d'écriture, en prononçant son son. C'est un des matériels les plus imités et les plus mal reproduits, à commencer par son code couleur, que la plupart des sites français donnent à l'envers.

Montessori ne les a pas inventées

L'alphabet tactile vient de deux médecins français du 19e siècle : Jean Marc Gaspard Itard (1774-1838), connu pour son travail avec l'enfant sauvage de l'Aveyron, et son élève Édouard Séguin (1812-1880), qui avait mis au point des matériels en relief pour enseigner l'écriture à des enfants en situation de handicap.

Maria Montessori a découvert leurs travaux pendant ses premières années de pratique, entre 1896 et 1901, auprès d'enfants placés dans des instituts romains. Elle en a repris le principe, puis l'a transposé aux enfants tout-venant de la Casa dei Bambini. Sa première version utilisait des lettres gravées en creux dans des planchettes ; le papier de verre est venu ensuite, parce qu'il était moins cher et plus simple à fabriquer.

Ce n'est pas un détail d'érudition. Cela explique pourquoi le matériel fonctionne comme il fonctionne : il a été conçu pour des enfants chez qui la voie visuelle seule ne suffisait pas.

Ce que quatre expériences françaises ont mesuré

Édouard Gentaz, Pascale Colé et Florence Bara ont testé exactement ce principe, avec des lettres cursives en relief, dans une série d'expériences menées auprès d'enfants de grande section de maternelle. Le protocole est simple et propre : deux entraînements identiques sur tout, sauf sur un point.

Une séance par semaine, plus une séance de révision, de décembre à avril. Prétests et post-tests sur quatre compétences : identification du phonème initial, du phonème final, identification des lettres, et décodage de pseudo-mots.

Le résultat, et là où il ne se trouve pas

Dans la première expérience, menée sur 26 enfants de grande section de 5 ans et 7 mois en moyenne, le groupe haptique ne fait pas mieux sur l'identification des lettres, ni sur les tâches phonologiques. Les deux groupes progressent pareil.

L'écart apparaît sur une seule mesure : le décodage de pseudo-mots, c'est-à-dire la capacité à lire une suite de lettres sans signification, donc à appliquer réellement le principe alphabétique. C'est précisément ce que le matériel prétend développer, et c'est le seul endroit où il fait la différence.

Deux expériences ultérieures ont cherché à savoir si l'avantage venait simplement du fait que le doigt parcourt la lettre dans l'ordre, comme l'oreille parcourt les sons. Réponse : non. La séquentialité seule n'explique pas l'effet. Ce qui compte est le geste moteur initié activement par l'enfant, et le fait que la lettre soit encodée trois fois, par l'œil, par la main et par le mouvement.

La quatrième expérience est la plus utile aux enseignants. Elle a porté sur 132 enfants scolarisés en réseau d'éducation prioritaire, dont le niveau de départ en vocabulaire, en connaissance des lettres et en identification des rimes était plus faible que celui d'une classe ordinaire. Deux résultats en sortent.

D'abord, l'entraînement conduit par les enseignants eux-mêmes donne les mêmes résultats que celui conduit par les chercheurs. Ce n'est pas un effet de laboratoire.

Ensuite, et c'est le point que personne ne relaie : l'effet sur le décodage n'est pas immédiat. En maternelle, entre décembre et avril, ce sont les compétences de base qui progressent, conscience phonémique et connaissance des lettres. Le gain en décodage apparaît l'année suivante, au CP. Un parent ou un enseignant qui évalue le matériel au bout de quatre mois conclura qu'il ne sert à rien. Il se trompera d'un an.

Pourquoi le toucher change quelque chose

Reconnaître une lettre et savoir la tracer sont deux apprentissages distincts. On peut identifier un « a » sans avoir la moindre idée de l'endroit où poser le crayon pour le former.

Quand l'enfant parcourt le « m » cursif du bout des doigts, quatre choses arrivent en même temps : la pulpe des doigts enregistre la forme, la main et le bras mémorisent le trajet, l'œil suit le mouvement, et la bouche prononce le son. La lettre est ainsi stockée plusieurs fois, sous plusieurs formes. C'est ce que les chercheurs appellent le codage multiple, et c'est l'explication qui a résisté à leurs propres tentatives de la réfuter.

On enseigne les sons, jamais les noms

C'est la règle la plus importante du matériel, et la plus facile à enfreindre sans y penser.

La lettre M ne s'appelle pas « ème » quand on la trace. Elle fait [m]. La lettre B ne fait pas « bé », elle fait [b].

Enfant qui lit un livre, assise sur un lit

La raison est mécanique. Un enfant qui voit « BA » et qui a appris « bé » lira « bé-a » et n'arrivera jamais à « ba ». Un enfant qui a appris [b] assemblera [b] et [a] sans qu'on ait rien à lui expliquer. C'est exactement ce que mesure le test de décodage de pseudo-mots des expériences citées plus haut.

Dès que l'enfant connaît deux ou trois consonnes et une voyelle, il peut composer ses premières syllabes avec l'alphabet mobile. Le sujet mérite sa propre page, et nous lui en avons consacré une : apprendre le nom ou le son des lettres.

Le code couleur : rose pour les consonnes, bleu pour les voyelles

Cette page indiquait l'inverse, et nous la corrigeons. Dans le matériel produit sous licence de l'Association Montessori Internationale, les consonnes sont sur fond rose et les voyelles sur fond bleu. C'est la convention du fabricant agréé, et c'est celle qu'il faut suivre pour que l'enfant retrouve le même codage d'un matériel à l'autre. Elle n'est pas pour autant celle de Maria Montessori : dans La Méthode Montessori, ses lettres rugueuses de 1912 sont décrites en papier de verre clair sur fond sombre pour les voyelles et en papier noir sur fond blanc pour les consonnes, et l'alphabet en bois conçu vers 1900 pour ses premiers élèves avait les voyelles rouges et les consonnes bleues. Le rose et le bleu sont venus après elle, avec les fabricants. La cohérence entre les matériels compte, la couleur elle-même non.

Le codage n'est pas décoratif. Il fait passer une information phonologique avant tout discours : les voyelles portent la syllabe et peuvent être prononcées seules, les consonnes ont besoin d'elles. L'enfant s'en aperçoit en manipulant, des mois avant qu'on lui dise le mot « voyelle ».

Certains coffrets ajoutent des planchettes pour les graphèmes complexes fréquents en français, « ch », « ou », « an », « in », « on ». Elles s'introduisent après les lettres simples, jamais en même temps.

La place du matériel dans la progression

Les lettres rugueuses n'arrivent pas les premières.

Dans cette progression, l'écriture précède la lecture. Montessori parlait d'une « explosion de l'écriture », qu'elle situait souvent vers 4 ans et demi. C'est un choix pédagogique cohérent, fondé sur une observation simple : composer un mot avec des lettres qu'on a devant soi est plus facile que déchiffrer un mot déjà écrit. Nous écrivions ici que cet ordre correspondait à « la séquence neurologique naturelle » : c'est une formule que rien n'établit, et nous l'avons retirée. La suite est détaillée dans notre page sur l'apprentissage de la lecture Montessori.

La présentation : la leçon en trois temps

Préparation

Choisissez trois lettres dont les sons sont nettement distincts et les formes clairement différentes, par exemple M, A et S. Évitez d'emblée les sons proches, B et P, D et T, et les formes en miroir, b et d, p et q.

Premier temps : l'adulte trace et nomme le son

Posez la planchette du M. Tracez-le avec l'index et le majeur, lentement, dans le sens de l'écriture cursive. En arrivant au bout, dites [m]. Recommencez. Puis invitez l'enfant : « à toi, trace en disant [m]. » Même chose pour A et S.

Parlez le moins possible pendant le tracé. Chaque mot supplémentaire prend la place de l'information tactile, qui est justement celle que le matériel cherche à faire passer.

Deuxième temps : l'enfant montre

Les trois planchettes devant lui : « montre-moi [m] ». L'enfant montre et trace. « Montre-moi [a] ». On mélange, on recommence. En cas d'erreur, on ne corrige pas verbalement : on reprend le premier temps.

Troisième temps : l'enfant nomme

Vous pointez une lettre : « qu'est-ce que ça fait ? » L'enfant donne le son. S'il donne le nom, « ème », répondez sans en faire une affaire : « oui, elle s'appelle M, et le son qu'elle fait, c'est [m]. »

Quatre précautions

  • Commencer par les voyelles est souvent plus simple : leur son est stable et immédiatement utilisable pour former une syllabe.
  • Les lettres en miroir, b et d, p et q, se présentent à plusieurs semaines d'intervalle. Jamais le même jour, jamais la même semaine.
  • Le rythme n'a pas d'importance, une lettre par jour ou une par semaine. Ce qui compte est qu'une lettre soit acquise avant d'en introduire une autre.
  • Un enfant qui revient seul aux planchettes sans qu'on lui demande rien fait exactement ce que le matériel attend de lui. Laissez-le.

Fabriquer ou acheter

C'est l'un des matériels les plus simples à fabriquer : du carton épais ou du contreplaqué fin, du papier de verre à grain moyen, de la colle. Le point délicat n'est pas la fabrication, c'est le modèle d'écriture. Prenez la cursive française standard, celle qui est enseignée à l'école, ni italique ni capitales, sinon l'enfant mémorisera un geste qu'il devra désapprendre.

Si vous achetez, quatre vérifications suffisent.

Même logique et même leçon en trois temps pour les chiffres rugueux. Pour situer ce matériel dans l'ensemble, voir le guide du matériel Montessori, et pour les questions de budget, acheter du matériel Montessori pas cher.

FR

Fanny Renna

Diplômée AMI, Drôme & Vaucluse

Elle a travaillé en école Montessori dans la Drôme et le Vaucluse. Les contenus de ce site sont fondés sur sa formation AMI et son expérience de terrain.

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