Une petite fille lit un livre, assise dans les coussins d'un lit

La méthode Montessori pour apprendre à lire est souvent mal comprise. On imagine des enfants de 3 ans qui lisent couramment, ou au contraire une méthode qui retarde l'apprentissage. La réalité est plus subtile. Montessori prépare l'enfant à lire bien avant de lui montrer des lettres, par l'oreille, la main et le vocabulaire, puis lui fait écrire des mots avant de les lire. Quand la lecture arrive, elle s'appuie sur des capacités déjà construites.

Préparer avant d'enseigner

Le point de départ de l'approche Montessori est une observation. Lire n'est pas un acte simple, c'est la convergence de plusieurs capacités que l'enfant peut développer séparément avant de les combiner. Cette logique est au cœur de la pédagogie Montessori dans son ensemble. La tradition Montessori distingue trois préparations.

Ces trois préparations se construisent tout au long de la période 3-6 ans, à travers des activités qui n'ont l'air d'avoir rien à voir avec la lecture mais qui en posent les fondations.

La préparation indirecte avant les lettres

Le développement du langage oral

Tout commence par les mots. Dans une classe Montessori, l'éducateur utilise un vocabulaire riche et précis avec les enfants. Quand on montre un arbre, on dit "platane" et pas seulement "arbre". Quand on montre un récipient, on dit "pichet" et pas seulement "truc pour verser". Ce vocabulaire compte pour la lecture, car un enfant qui ne connaît pas un mot peut en assembler les sons sans le comprendre.

Les albums, les histoires racontées et les conversations font le reste. Un enfant à qui l'on a beaucoup lu arrive devant l'écrit avec des mots, des tournures et une idée de ce qu'est un récit, ce que le déchiffrage seul ne lui donnera pas.

Vu d'au-dessus, un jeune enfant en pull rouge tient un petit livre ouvert, des cubes en bois autour de lui

Le jeu des sons

La conscience phonologique, c'est la capacité à entendre que les mots sont faits de sons. Elle n'a rien à voir avec les lettres, c'est de l'oral pur, mais elle conditionne la compréhension du principe alphabétique. Sans elle, l'apprentissage des lettres reste superficiel.

Dans la tradition Montessori, on la travaille par des jeux qui paraissent anodins mais sont très ciblés.

Ces jeux se font à 3-4 ans, bien avant que l'enfant ne voie la première lettre. Ils construisent la couche profonde sur laquelle repose tout le déchiffrage futur.

Les activités motrices fines

Les activités de vie pratique (transvaser, visser, boutonner, découper, plier) développent la précision motrice des doigts. Le matériel sensoriel (cylindres emboîtables, tablettes rugueuses, formes géométriques) développe la discrimination tactile et visuelle. La préparation à l'écriture passe par les encadrements métalliques, des cadres de formes géométriques dont l'enfant suit le contour au crayon avant de remplir la forme de traits réguliers.

Chronologie indicative

2-3 ans. Vocabulaire oral riche, histoires, comptines, jeux de sons simples.

3-4 ans. Jeux de conscience phonologique, activités motrices fines, encadrements métalliques.

Vers 3,5-4,5 ans. Lettres rugueuses, premières associations entre sons et lettres.

Vers 4-5 ans. Alphabet mobile, premières compositions de mots.

5-6 ans. Premières lectures de mots réguliers, livrets de lecture.

6-7 ans. Lecture courante, sons complexes, orthographe.

Ces âges sont des repères, et les écarts d'un an entre deux enfants sont ordinaires. Montessori elle-même écrivait en 1912 que presque tous ses élèves commençaient à écrire à quatre ans et savaient lire et écrire à cinq, tout en précisant qu'elle n'était « pas prête à décider, sans une expérience plus large », du bon moment pour commencer (The Montessori Method, chapitre XVII). Ses élèves apprenaient l'italien, dont l'orthographe est très régulière. Le français ne l'est pas. Une grande comparaison européenne (Seymour, Aro et Erskine, British Journal of Psychology, 2003) range le français parmi les langues où l'entrée dans la lecture prend nettement plus de temps qu'ailleurs, avec le portugais, le danois et surtout l'anglais. Les rythmes de la Maison des enfants de Rome ne se transposent donc pas tels quels.

Plus que l'âge, c'est l'oreille qui dit quand proposer les lettres. Un enfant qui trouve sans peine le premier son d'un mot (« sac, ça commence par sss ») et qui s'amuse à en chercher d'autres est prêt à associer ce son à une forme. S'il hésite encore, les jeux de sons restent la bonne activité, et les lettres attendront quelques semaines.

Les lettres rugueuses

Les lettres rugueuses sont l'un des matériels les plus emblématiques de Montessori. Ce sont des planchettes sur lesquelles la forme de la lettre est découpée en papier de verre. L'enfant suit la lettre du doigt, dans le sens de l'écriture, pendant qu'il entend et répète son son. Le doigt mémorise le tracé que la main reproduira plus tard au crayon, et le papier de verre rend l'erreur sensible, puisque le doigt qui sort de la lettre retrouve aussitôt le bois lisse.

Ce principe a été testé en France. Édouard Gentaz, Florence Bara et Pascale Colé ont comparé, en grande section, deux entraînements identiques à un détail près, l'exploration des lettres en relief avec les doigts. Le groupe qui touchait les lettres ne les reconnaissait pas mieux, mais il déchiffrait mieux des mots inventés, ce qui revient à appliquer réellement le principe alphabétique. Le protocole et ses limites sont détaillés sur la page consacrée aux lettres rugueuses.

La présentation respecte un protocole précis. L'éducateur présente deux ou trois lettres à la fois, jamais toutes d'un coup. Pour chaque lettre, il dit le son, trace le geste et invite l'enfant à faire de même. Les lettres ne sont pas présentées dans l'ordre alphabétique. Montessori écrit en 1912 que le regroupement est fait « de façon à attirer l'attention sur des formes contrastées, ou analogues » ; en pratique, on ne présente pas le même jour deux lettres qui se ressemblent, b et d, p et q, ni deux sons proches, f et v.

Le son, pas le nom

Montessori travaille sur les sons des lettres (« mmm », « sss », « aaa »), pas sur leurs noms (« emm », « esse », « a »). La raison est pratique. Pour déchiffrer « moto », l'enfant qui connaît les sons enchaîne « mmm-o-t-o » et entend le mot. Celui qui ne connaît que les noms obtient « emm-o-té-o », qui ne ressemble à rien. Les noms viendront plus tard, quand l'enfant en aura besoin pour épeler. L'école française travaille elle aussi la valeur sonore des lettres, la différence tient surtout à l'ordre, puisque chez Montessori le son arrive d'abord et seul.

Le choix de « moto » n'est pas un hasard. « Maman » se termine par « an », un son qui s'écrit avec deux lettres et ne se déchiffre pas lettre par lettre. Ces sons à plusieurs lettres, très nombreux en français, sont présentés plus tard et à part.

L'alphabet mobile pour écrire avant de lire

L'alphabet mobile est une boîte contenant des lettres découpées individuellement, en plusieurs exemplaires de chaque. Avec ces lettres, l'enfant peut composer des mots, des phrases entières, sans avoir besoin de maîtriser le geste d'écriture.

C'est ici que Montessori fait un choix contre-intuitif. Chez elle, l'écriture précède la lecture, et l'enfant compose des mots avec l'alphabet mobile avant de savoir les lire. Le paradoxe n'est qu'apparent. Il est plus facile de partir d'un mot qu'on a en tête, de le découper en sons et de chercher les lettres correspondantes, que de reconnaître un mot jamais vu et d'en assembler les sons.

La composition se fait progressivement, d'abord avec des mots courts où chaque lettre se prononce, comme « sac », « sol » ou « moto ». L'adulte montre un objet ou une image et propose à l'enfant d'en « écrire » le nom avec les lettres mobiles. L'enfant décompose le mot en sons (« s-a-c »), cherche les lettres et les place dans l'ordre. À ce stade, on ne corrige pas l'orthographe. L'enfant écrit ce qu'il entend, et « bato » pour « bateau » est une réussite, puisque tous les sons y sont et dans l'ordre.

Les premières lectures

La lecture vient après la composition. À force d'écrire des mots avec l'alphabet mobile, l'enfant découvre un jour qu'il peut relire ce qu'un autre a écrit. On lui propose alors des mots courts et réguliers sur des étiquettes, puis des phrases simples, puis de petits livrets.

La progression des sons

La progression évite de confronter l'enfant à une difficulté qu'on ne lui a pas encore présentée. Les premiers mots ne contiennent que des lettres qui se prononcent comme on les a apprises. Les sons qui s'écrivent avec plusieurs lettres (« ou », « eu », « on », « an », « in ») et les lettres muettes arrivent ensuite, un à la fois, souvent avec des lettres rugueuses doubles et des boîtes de mots qui regroupent les différentes façons d'écrire un même son. C'est sur ce point que le français demande beaucoup plus de temps que l'italien des premières classes de Montessori.

Vérifier seul

Une partie du matériel de lecture permet à l'enfant de contrôler son travail sans l'adulte. Avec les cartes de nomenclature en trois parties, il pose les étiquettes de mots sous les images, puis compare avec la carte de contrôle où image et mot sont imprimés ensemble. Il voit lui-même ce qui ne correspond pas, sans attendre qu'on le lui dise.

La cursive d'emblée

En France, les classes Montessori présentent la cursive (écriture attachée) d'emblée, et non le script. Ce n'est pas une adaptation locale. Montessori décrit en 1912 son alphabet « en écriture liée », et elle reproche à Séguin de faire apprendre à l'enfant une capitale d'imprimerie qu'il devra ensuite oublier pour apprendre l'écriture. Dans les pays anglophones, beaucoup d'écoles Montessori ont pourtant adopté le script. L'école publique française enseigne elle aussi la cursive, dès la grande section, ce qui évite à l'enfant de changer d'écriture s'il change d'école.

Le lien avec les lettres rugueuses est direct. Le doigt a parcouru des centaines de fois le tracé cursif de chaque lettre, si bien que, quand l'enfant prend un crayon, la main connaît déjà le geste.

Montessori et les difficultés de lecture

Montessori est souvent présentée comme adaptée aux enfants qui ont du mal à apprendre à lire, dyslexie comprise. Une partie de cette réputation est fondée. Le travail sur les sons, très présent et très progressif, correspond à ce dont ces enfants ont le plus besoin. Le rythme individuel et l'absence de classement entre élèves retirent une part de la pression qui accompagne souvent les difficultés de lecture.

Il faut en revanche se méfier de l'argument des « canaux » sensoriels qui contourneraient la difficulté. La dyslexie touche le traitement des sons de la langue, pas la vue ou le toucher, et le toucher des lettres ne la court-circuite pas. Montessori ne « guérit » pas la dyslexie. Un enfant dyslexique en classe Montessori a besoin du même bilan et du même suivi orthophonique qu'ailleurs. La classe peut seulement rendre ce suivi plus facile à vivre. La page Montessori et dyslexie détaille ce qui aide et ce qui ne suffit pas.

Ce qui distingue Montessori de l'école classique

On présente parfois Montessori comme une « troisième voie » entre méthode syllabique et méthode globale. C'est inexact. Comme la méthode syllabique, Montessori part du lien entre les sons et les lettres, ce que les chercheurs appellent une approche phonique, celle que recommandent aujourd'hui les programmes de l'Éducation nationale. Les différences sont ailleurs. L'enfant écrit avant de lire, il touche les lettres avant de les tracer, il avance à son rythme plutôt qu'à celui d'un manuel commun, et il commence souvent plus tôt, en moyenne section ou en grande section plutôt qu'au CP.

Ce que les études mesurent sur la lecture

Plusieurs études comparent la lecture d'enfants passés par une classe Montessori à celle d'enfants scolarisés ailleurs. Les meilleures tirent les élèves au sort, ce qui écarte le soupçon que les familles Montessori seraient simplement plus favorisées ou plus impliquées.

Ces résultats tiennent ensemble. La progression Montessori fait lire plus tôt, et l'avance mesurée en fin de maternelle est réelle. Rien ne montre en revanche qu'elle se maintient une fois que les autres enfants ont appris à lire à leur tour, et le seul suivi disponible dit plutôt le contraire. Pour un parent, la promesse honnête est donc celle d'une entrée dans l'écrit plus précoce et souvent plus sereine, pas celle d'un meilleur lecteur à dix ans.

Appliquer à la maison

On n'a pas besoin d'une classe Montessori ni d'un matériel complet pour préparer son enfant à la lecture.

Si l'enfant est à l'école publique, mieux vaut ne pas s'écarter de ce que fait la classe. Demander à l'enseignant quelles lettres et quels sons sont travaillés, puis jouer avec les mêmes à la maison, aide davantage qu'une seconde méthode menée en parallèle.

Pour aller plus loin, vous pouvez lire notre article sur comment développer la conscience phonologique avec Montessori, ou découvrir le rôle précis des lettres rugueuses dans l'initiation à l'écriture et à la lecture.

FR

Fanny Renna

Diplômée AMI, Drôme & Vaucluse

Elle a travaillé en école Montessori dans la Drôme et le Vaucluse. Les contenus de ce site sont fondés sur sa formation AMI et son expérience de terrain.

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