Une fillette baisse les yeux pendant que deux adultes lui parlent autour d'une table

Les « douces violences » sont ces petits gestes et ces paroles du quotidien qui, sans être des coups ni des humiliations graves, blessent ou dévalorisent un enfant. Moucher un bébé par surprise, le soulever sans le prévenir, parler de lui devant lui comme s'il n'était pas là, lancer « tu es nul » dans un moment d'agacement. L'expression vient de Christine Schuhl, éducatrice de jeunes enfants, qui l'a forgée à partir de ce qu'elle observait en crèche dans Vivre en crèche. Remédier aux douces violences (Chronique sociale, 2003). On la confond souvent avec la « violence éducative ordinaire », notion plus large défendue par Olivier Maurel, ancien professeur de lettres, auteur de La Fessée (2001) et fondateur de l'Observatoire de la violence éducative ordinaire, qui vise d'abord les fessées, les gifles et les cris. Les deux notions se recoupent, et les comportements qu'elles décrivent sont le plus souvent involontaires, répétés et hérités.

Pourquoi ces comportements peuvent blesser

La différence de pouvoir entre l'adulte et l'enfant est massive. L'enfant dépend complètement de l'adulte pour sa survie et son bien-être, et il construit sa vision de lui-même en grande partie à travers le regard et les paroles de ses proches. Ce que l'adulte dit à l'enfant sur lui-même, même en passant, même en étant fatigué, peut s'intégrer durablement.

Un jeune enfant n'a pas encore la capacité de relativiser ni de se dire « il dit ça parce qu'il est énervé, ça ne veut rien dire ». Il prend les paroles au pied de la lettre. Pour lui, « tu es nul » n'est pas l'expression d'une frustration passagère de l'adulte, c'est une information sur ce qu'il est.

Exemples concrets et alternatives

Les gestes faits sans prévenir

C'est le cœur de ce que décrivait Christine Schuhl. Essuyer le nez d'un bébé par derrière, le changer de bras ou le déshabiller sans un mot, le déplacer d'un jeu à un autre parce que c'est l'heure. Chaque geste est anodin, mais un enfant à qui l'on fait sans cesse des choses sans les lui dire apprend que son corps est manipulé par d'autres. Il suffit le plus souvent de prévenir, « je vais t'essuyer le nez », et d'attendre une seconde. C'est aussi ce que pratiquent les professionnelles formées à l'approche d'Emmi Pikler, qui parlent au bébé de chaque soin.

« Tu n'écoutes jamais ! »

Cette phrase est rarement vraie. L'adulte veut dire « là, maintenant, tu n'as pas fait ce que je te demandais », et le « jamais » dessine pour l'enfant une image de lui-même comme quelqu'un d'incapable d'écouter. Mieux vaut se mettre à sa hauteur, attendre son regard, et formuler une demande courte. « Regarde-moi. Je te demande de mettre tes chaussures, on part dans deux minutes. »

« Tu es nul » et ses variantes

« Tu es un idiot », « tu ne fais que des bêtises », « tu es vraiment têtu ». Ces jugements portent sur la personne et non sur l'acte, et un enfant qui les entend souvent finit par s'y conformer. Décrire ce qui s'est passé, « tu as renversé le verre », plutôt que de qualifier l'enfant, « tu es maladroit », laisse la porte ouverte à la réparation.

« Non, je suis énervé ! »

Refuser une demande parce qu'on est soi-même à bout mélange deux choses, ce que demande l'enfant et l'état de l'adulte, et l'enfant peut en conclure qu'il est la cause de cette colère. Le dire simplement remet chaque chose à sa place. « Je suis très fatigué et je n'arrive pas à te répondre maintenant. Redemande-moi dans cinq minutes. »

« Fais-lui un bisou ! »

Obliger un enfant à embrasser un adulte, même un proche, lui apprend que les désirs des adultes passent avant son ressenti sur son propre corps, à rebours de ce qu'on lui dit par ailleurs sur le consentement. On peut le laisser choisir sa façon de saluer, un signe, un « bonjour », une poignée de main, et prévenir les grands-parents à l'avance. Si un adulte s'en vexe, c'est une affaire entre adultes.

« Si tu ranges, tu auras un bonbon »

La récompense promise systématiquement installe le marchandage, et la recherche en psychologie montre qu'une récompense matérielle attendue tend à réduire l'envie de faire une activité qui plaisait déjà pour elle-même, comme le résume la méta-analyse de Deci, Koestner et Ryan (1999, 128 études). Montessori était arrivée à une conclusion voisine par l'observation. Dans Pédagogie scientifique, elle raconte qu'une enseignante avait épinglé une croix d'argent sur un enfant pour le récompenser. Absorbé par son travail, l'enfant la laisse tomber sans y prêter attention, et c'est un camarade puni, assis dans un fauteuil, qui la ramasse et la porte avec plaisir. Montessori en conclut que la médaille ne comptait pas pour l'enfant content de son travail, et supprime récompenses et punitions extérieures. Expliquer le sens d'une demande, « on range pour retrouver les jouets demain », et laisser un choix, « les cubes d'abord ou les voitures ? », fonctionne sans monnaie d'échange.

« Mais dépêche-toi ! »

Le rythme d'un enfant de 3 ans n'est pas celui d'un adulte pressé, et le presser à longueur de journée crée de la tension sans le faire aller plus vite. On gagne davantage à prévoir dix minutes de marge, à annoncer le départ à l'avance, « dans cinq minutes on part », et à faire de la sortie un rituel toujours identique, chaussures, manteau, sac.

Ce n'est pas une question de perfection

Prendre conscience de ces comportements ne signifie pas devoir les éliminer du jour au lendemain. Tous les parents ont des moments de fatigue, d'impatience ou d'énervement. Ce qui compte, c'est la tonalité générale de la relation, pas l'incident isolé. Et la réparation après un éclat, « j'ai crié, je n'aurais pas dû, je suis désolé », apprend elle-même beaucoup à l'enfant.

Décrire plutôt que juger

Le même principe vaut pour les compliments. « Bravo, t'es un champion ! » est un jugement sur la personne, positif cette fois. « Tu as boutonné ta veste tout seul, ça t'a pris du temps » décrit ce qui s'est passé, et l'enfant y reçoit une information sur ce qu'il a fait plutôt qu'une étiquette. Ce conseil vient de la parentalité positive, mais il prolonge assez naturellement le refus des récompenses que Montessori avait posé en 1912.

Face à une difficulté, « qu'est-ce qui t'a bloqué ? » ouvre l'analyse, quand « pourquoi tu n'as pas réussi ? » pousse l'enfant à se défendre ou à s'accuser.

Ces ajustements ne demandent pas de grands changements de vie. Ils s'installent peu à peu dans les échanges du quotidien, avec de la pratique et un peu d'indulgence envers soi-même. La page sur l'éducation positive en donne d'autres outils.

FR

Fanny Renna

Éducatrice Montessori, assistante diplômée AMI

Elle a travaillé plusieurs années dans les écoles Montessori de Roaix et de Montélimar. Les contenus de ce site sont fondés sur ses formations et son expérience de terrain.

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