Vers 6 à 8 mois, alors que bébé s'assoit seul mais ne marche pas encore, le youpala semble une bonne idée : il "aide" à marcher, occupe l'enfant, lui donne de la mobilité. Ces avantages supposés ont longtemps fait du trotteur l'un des jouets les plus vendus pour les bébés. Pourtant, les données médicales et développementales dressent un tableau beaucoup plus négatif. Voici les risques concrets et documentés.
Pour une vue d'ensemble sur le youpala et ses alternatives, voir youpala ou trotteur : faut-il en acheter un ? Pour comprendre comment se développe la marche naturellement, voir la motricité libre.
Le youpala retarde l'acquisition de la marche
C'est le premier paradoxe du trotteur : conçu pour aider à marcher, il retarde généralement la marche.
La marche est une acquisition complexe qui demande au cerveau et au corps de développer simultanément plusieurs compétences : l'équilibre dynamique, la coordination des membres, la gestion du centre de gravité, le déroulé du pied. Ces compétences s'acquièrent par un processus d'essais, d'erreurs, de chutes et de corrections progressives.
Dans un youpala, ce processus est court-circuité :
- L'enfant est maintenu verticalement par la structure : il n'a pas à trouver son équilibre
- Il pousse avec la pointe des pieds : geste opposé au déroulé du pied dans la marche normale
- Il ne tombe pas et ne se relève pas : pas d'apprentissage de la gestion des chutes
- Il n'appuie pas sur ses talons : le renforcement des muscles du dos du pied et du mollet ne se fait pas correctement
Une étude publiée dans Developmental Medicine and Child Neurology (Garrett et al., 2002) a mesuré l'effet de l'utilisation du trotteur sur l'âge d'acquisition de la marche chez 109 nourrissons. Résultat : les enfants qui avaient utilisé un trotteur marchaient en moyenne 3,5 semaines plus tard que ceux qui n'en avaient pas utilisé. Ils étaient également moins performants sur les tests de développement moteur de la Denver Scale.
Effets sur la voûte plantaire et la posture
La voûte plantaire se forme progressivement entre 3 et 6 ans, mais les habitudes posturales précoces influencent son développement. Dans le youpala, l'enfant marche uniquement sur la pointe des pieds et les orteils, sans contact du talon avec le sol.
Cette habitude peut avoir plusieurs effets :
- Renforcement des muscles antérieurs du pied au détriment des muscles postérieurs (responsables du bon déroulé du pied)
- Raccourcissement du tendon d'Achille chez certains enfants utilisateurs fréquents
- Retard dans la formation de la voûte plantaire par manque de stimulation du bon type d'appui
Les kinésithérapeutes pédiatriques rapportent régulièrement voir des enfants anciens utilisateurs de trotteur avec une tendance à marcher sur la pointe des pieds même une fois le trotteur abandonné. Ce n'est pas systématique mais le mécanisme est logique.
Par ailleurs, l'enfant dans un trotteur compense souvent l'absence d'équilibre en se penchant en avant. Cette posture en flexion antérieure n'est pas la posture de marche et n'entraîne pas les muscles posturaux du dos dans le bon sens.
Impact sur le développement des hanches
La hanche du nourrisson est en formation jusqu'à l'âge de 2 ans environ. Le bon développement de l'articulation coxo-fémorale (la hanche) dépend d'une mise en charge progressive et dans le bon axe.
Dans un youpala, la position des hanches est contrainte par le siège : les fémurs sont en légère abduction (jambes écartées) et en rotation externe. Cette position, maintenue pendant des heures, peut influencer négativement le développement de l'orientation du col fémoral et de l'angle d'anteversion, surtout chez les enfants utilisateurs intensifs.
Des orthopédistes pédiatriques et des ostéopathes spécialisés en pédiatrie mentionnent régulièrement cette préoccupation dans la littérature professionnelle française.
Les accidents domestiques graves
Sur le plan de la sécurité physique, le youpala présente des risques d'accidents sérieux.
Chutes dans les escaliers
C'est le risque le plus grave et le plus fréquent. Un enfant dans un youpala peut atteindre une vitesse de déplacement de 1 mètre par seconde, bien au-delà de ce qu'il pourrait faire en marchant. Cette vitesse, combinée avec son poids, peut vaincre une barrière de sécurité au bas des escaliers, surtout si la barrière n'est pas fixée au mur.
En France, les accidents de trotteur dans les escaliers représentent la majorité des hospitalisations liées à cet accessoire, avec des conséquences allant de fractures à des traumatismes crâniens graves. En Amérique du Nord, avant l'interdiction canadienne, les Centers for Disease Control estimaient à plusieurs milliers par an le nombre d'hospitalisations pour accidents de trotteur.
Brûlures et renversements de liquides chauds
Dans un trotteur, l'enfant atteint des surfaces plus hautes que ce qu'il atteindrait debout seul à cet âge. Il peut atteindre le plan d'une cuisinière basse, tirer un fil électrique d'une bouilloire, atteindre une tasse de café ou de thé. Des brûlures graves par renversement de liquides chauds sont régulièrement rapportées.
Basculement en arrière
Si l'enfant est surpris, effrayé, ou si le trotteur accroche un obstacle, il peut basculer en arrière. La chute est sévère car l'enfant ne peut pas amortir avec ses mains (coincées par la structure) et la tête part en arrière.
Accrochage sur câbles et tapis
Les petites roulettes des youpalas s'accrochent facilement dans les câbles électriques, les franges de tapis, les seuils de portes. Un accrochage brutal peut provoquer un basculement ou une chute.
Interdit dans les structures d'accueil
Le trotteur est interdit dans toutes les structures d'accueil du jeune enfant en France depuis le décret du 7 juin 2010 (articles R 2324-18 et suivants du Code de la santé publique). Cette interdiction s'applique aux crèches, multi-accueils, micro-crèches et chez les assistantes maternelles agréées. La Société Française de Pédiatrie et l'Académie Française de Pédiatrie déconseillent son usage à domicile pour les mêmes raisons.
Des risques sous-estimés par les parents
Une étude britannique de 2014 publiée dans le British Medical Journal a analysé les perceptions des parents concernant le youpala. Résultat surprenant : même parmi les parents dont l'enfant avait eu un accident avec un trotteur, beaucoup continuaient à l'utiliser et pensaient que les bénéfices l'emportaient sur les risques.
Cette perception biaisée s'explique en partie par le fait que les bénéfices du trotteur sont visibles et immédiats (l'enfant semble heureux, autonome, mobile) alors que ses coûts (retard de marche, risque d'accident) sont soit différés soit probabilistes. Le cerveau humain est généralement mauvais pour évaluer les risques probabilistes différés.
Que faire si vous en avez déjà un ?
Si vous avez déjà un youpala et ne souhaitez pas le jeter immédiatement, voici comment en minimiser les risques :
- Usage limité à 15-20 minutes par jour maximum
- Surveillance constante, dans la même pièce
- Barrières de sécurité vissées (pas seulement à pression) en haut et en bas de chaque escalier
- Aucune utilisation dans une cuisine ou une pièce avec des objets chauds accessibles
- Bien plus de temps libre au sol sans trotteur, pour que le développement moteur naturel se fasse
Les alternatives au trotteur pour l'enfant de 6-12 mois sont le tapis d'éveil avec obstacles (coussins, rouleaux), la barre de Pikler, et les meubles sûrs contre lesquels se lever. Vers 10-12 mois, le chariot de marche (que l'enfant pousse debout) est une alternative qui soutient vraiment l'apprentissage de la marche.