Pendant longtemps, un parent qui se demandait quand arrêter la tétine recevait autant de réponses que de personnes à qui il posait la question. Depuis mai 2026, la France a enfin des recommandations officielles, publiées par la Société française d'orthopédie dento-faciale après une revue de la littérature et une relecture par des pédiatres, des orthophonistes et d'autres spécialistes. Je les ai lues en entier. Voici les âges à retenir, les vrais risques, ce qu'elles disent des tétines dites orthodontiques, et comment accompagner votre enfant le moment venu.
Les repères d'âge
| Âge | Ce que recommandent les spécialistes |
|---|---|
| 0 à 12 mois | Tétine admise, pour les siestes, le coucher, l'apaisement ou la douleur, sans la proposer systématiquement |
| 12 à 18 mois | Début du sevrage |
| 18 à 36 mois | Arrêt progressif, à obtenir avant 3 ans |
| Après 3 ans | Fortement déconseillée, l'usage doit devenir exceptionnel |
Le seuil des 3 ans a une raison précise. C'est jusqu'à cet âge qu'une déformation fréquente, l'espace ouvert entre les incisives du haut et du bas, se corrige le plus souvent toute seule quand l'enfant arrête de téter.
Si votre enfant a encore sa tétine, il est loin d'être seul. Selon une enquête de 2022 citée par ces recommandations, environ 70 % des enfants français utilisent régulièrement une tétine. Ils sont 71 % à un an, 24 % à trois ans et encore 13 % à cinq ans.
La tétine et la mort inattendue du nourrisson
Avant de parler des risques, je veux vous parler d'un bénéfice que l'on oublie souvent. La mort inattendue du nourrisson, le décès soudain d'un bébé entre un mois et un an sans cause retrouvée, est la première cause de décès entre un mois et un an en France, et cause 250 à 350 décès par an avant deux ans. Les trois quarts surviennent avant six mois.
La tétine pendant le sommeil fait partie des facteurs associés à un risque plus faible. La méta-analyse de Hauck et de son équipe, publiée en 2005 dans Pediatrics à partir de sept études, trouve un risque nettement diminué chez les bébés qui avaient une tétine lors de leur dernier sommeil, avec un rapport de cotes de 0,39. Les auteurs estimaient qu'un décès pourrait être évité pour 2 733 bébés couchés avec une tétine.
Les recommandations françaises en tirent une conclusion claire, avec leur niveau de preuve le plus élevé. Il ne faut pas déconseiller systématiquement la tétine pendant la première année, en particulier pour dormir.
Une protection en plus, pas à la place
La tétine vient en complément des gestes qui protègent vraiment votre bébé, le coucher sur le dos, sur un matelas ferme, dans un lit sans couette ni oreiller, et dans un logement sans tabac. Aucun essai randomisé n'existe sur cette question, et il n'en existera pas pour des raisons évidentes. Le lien est solide et se retrouve d'une étude à l'autre, mais on ne sait pas l'expliquer. Et il ne concerne que la première année.
Les risques selon l'âge
Avant 6 semaines, l'allaitement
Proposer une tétine avant que l'allaitement soit bien installé peut le gêner. Les recommandations conseillent donc de ne pas l'introduire avant la 3e à la 6e semaine de vie, sauf pour un bébé prématuré ou séparé de sa mère. Une fois l'allaitement installé, les études récentes ne trouvent plus d'effet de la tétine sur sa durée. Tout est donc question de moment.
Après 12 mois, les otites
Une tétine utilisée longtemps augmente le risque d'otite, et ce risque devient nettement plus important après 12 mois. La tétine peut transporter des microbes, et surtout la succion répétée perturbe l'équilibre de pression dans l'oreille et son drainage. Plus l'enfant la garde longtemps dans la journée, plus le risque augmente. C'est une des raisons pour lesquelles on commence le sevrage dès 12 mois.
Après 18 mois, la mâchoire
Les recommandations distinguent trois déformations.
- L'occlusion inversée postérieure est la plus sérieuse. Les dents du haut se referment à l'intérieur de celles du bas sur les côtés, parce que le palais s'est rétréci. Ce risque augmente dès 18 mois et se corrige mal tout seul, même après l'arrêt. C'est pourquoi les spécialistes conseillent d'arrêter la tétine avant 18 mois pour le limiter, et de consulter un orthodontiste dès qu'il apparaît.
- L'infraclusion antérieure est la plus connue. Un espace reste ouvert entre les incisives quand l'enfant ferme la bouche. Elle se corrige souvent toute seule si la succion s'arrête avant 3 ans.
- Le décalage entre les deux mâchoires est peu lié à la tétine, et davantage à la succion du pouce.
On entend souvent que ce n'est pas grave puisque les dents de lait tomberont. C'est faux pour l'occlusion inversée, qui touche la largeur de l'arcade et la forme du palais, et que l'arrivée des dents définitives ne corrige pas.
Le langage
Une tétine en bouche toute la journée réduit les occasions de babiller, et le babillage est l'entraînement du langage. Le lien est établi pour une tétine presque permanente. Pour un usage modéré, il n'est pas démontré. Retenez une règle simple. On ne parle pas avec la tétine dans la bouche, et votre enfant peut l'enlever pour vous répondre.
Les tétines orthodontiques ne protègent pas les dents
Les recommandations françaises sont nettes. Toutes les tétines ont un effet sur les dents et les mâchoires, qu'elles soient vendues comme « classiques » ou « orthodontiques ». Près de 35 % des enfants qui utilisent une tétine dite orthodontique ont malgré tout des dents mal alignées, et aucun modèle ne peut être recommandé pour prévenir ces déformations.
Ce qui compte, c'est la durée. Les déformations dépendent surtout du nombre de mois pendant lesquels l'enfant a utilisé sa tétine, davantage que du nombre d'heures par jour. Une seule forme est à éviter en particulier, la tétine à bout rond, dite « cerise », davantage liée à l'espace ouvert entre les incisives.
Quatre règles de sécurité
- Une tétine d'une seule pièce, avec une téterelle souple, la partie que tète l'enfant.
- Une collerette d'au moins 3,8 cm de diamètre, pour qu'elle ne puisse pas entrer entièrement dans la bouche.
- Jamais de cordon ni d'attache autour du cou, à cause du risque d'étranglement.
- Jamais de sucre, de miel ou de liquide sucré dessus, à cause des caries.
Évitez aussi un geste très courant, nettoyer la tétine en la mettant dans votre bouche. Vous transmettez ainsi à votre enfant la bactérie responsable des caries et divers virus. Lavez-la chaque jour, désinfectez-la régulièrement et changez-la dès qu'elle s'abîme.
Tétine ou pouce
Beaucoup de parents sont surpris par ce point. Pour un enfant qui a un fort besoin de téter, la tétine vaut mieux que le pouce, pour deux raisons. La tétine peut se retirer, alors que le pouce est toujours là, et les enfants qui sucent leur pouce arrêtent plus difficilement. Et le pouce entraîne des déformations plus marquées, en particulier le décalage entre les mâchoires. Il est rare qu'un enfant utilise les deux, moins de 5 % des cas, parce que la tétine tend à remplacer le pouce.
Gardez-le en tête au moment du sevrage. Un arrêt trop brutal peut pousser votre enfant vers son pouce, et ce serait un mauvais échange.
Comment accompagner le sevrage
Les recommandations reconnaissent que cette partie repose autant sur l'expérience des professionnels que sur des études, car il y a peu de recherches solides sur les méthodes de sevrage. Leur ligne est celle que je défends aussi, encourager plutôt que contraindre.
- Réduire d'abord les lieux. Plus de tétine dehors, puis plus dans les pièces de vie, puis seulement pour dormir. Cette étape fonctionne presque toujours.
- Associer votre enfant à la décision. Les recommandations soulignent que cela augmente les chances de réussite. Un calendrier construit avec lui vaut mieux qu'une date qu'on lui annonce.
- Valoriser ses efforts, par vos mots ou des livres sur le sujet. Les reproches et la contrainte installent un rapport de force et font durer l'habitude.
- Marquer la dernière étape. On peut donner les tétines au Père Noël ou à un personnage qu'il aime, les ranger dans une boîte, ou les accrocher à un arbre à tétines comme au Danemark. Une perte devient alors un passage.
- Proposer un autre réconfort, un doudou ou une peluche à laquelle il tient. C'est le besoin d'être apaisé qu'il faut remplacer, pas l'objet.
Les recommandations disent aussi clairement ce qu'il faut éviter, le sevrage brutal, la tétine coupée, le produit au goût désagréable et la punition. Le risque est la rechute et le passage au pouce, surtout chez les enfants anxieux, nés prématurés ou qui font des otites à répétition. Cette façon progressive d'accompagner un changement rejoint ce que propose l'éducation positive, qui donne à l'enfant une prise sur ce qui le concerne.
Si votre enfant refuse d'arrêter
Un enfant de 4 ou 5 ans qui tient encore à sa tétine n'est pas un drame. Mais après 3 ans, l'usage est vraiment à éviter, et les déformations de la largeur du palais se corrigent mal. Forcer ne réglera rien pour autant.
Quand l'accompagnement ne suffit pas, les recommandations prévoient trois recours. Un petit appareil orthodontique qui rappelle à l'enfant de ne pas téter, posé avec son accord. Un regard sur ce qu'il vit en ce moment sur le plan émotionnel. Et un accompagnement psychologique si son attachement à la tétine est très fort. À partir de 3 ou 4 ans, je vous conseille donc de prendre rendez-vous avec un professionnel plutôt que de livrer bataille.
Des corrections sur cette page
Une ancienne version de cette page conseillait un arrêt complet « idéalement avant 4 ans », affirmait que les dents de lait se remplacent de toute façon, et laissait entendre qu'une tétine de forme physiologique posait peu de problème. Ces trois points ont été corrigés à la lumière des recommandations de 2026.
Source principale de cette page, Société française d'orthopédie dento-faciale, Bon usage des tétines, recommandations de bonne pratique, mai 2026, publiées dans L'Orthodontie française. Cette page présente ces recommandations et ne remplace pas l'avis de votre médecin ou de votre dentiste.