Quand des parents me parlent des écrans, je les sens souvent pris entre deux discours, l'alarme d'un côté et le haussement d'épaules de l'autre, chacun avec ses chiffres. J'ai donc repris les textes officiels et les grandes synthèses scientifiques une par une. Sur le langage, la recherche est plus claire qu'on ne le croit. Sur l'attention, elle est beaucoup plus fragile, et le chiffre le plus repris depuis vingt ans ne tient pas. Voici ce que j'en retiens, et ce que vous pouvez faire sans culpabiliser.
Interdit en crèche depuis juillet 2025
L'arrêté du 27 juin 2025, publié au Journal officiel le 2 juillet et en vigueur depuis le 3 juillet 2025, a modifié la charte nationale pour l'accueil du jeune enfant. La phrase « il n'est pas recommandé de laisser un enfant de moins de trois ans devant un écran » y est remplacée par « il est interdit d'exposer un enfant de moins de trois ans devant un écran (smartphone, tablette, ordinateur, télévision) ».
- Tous les lieux d'accueil sont concernés. La règle s'applique aux crèches et micro-crèches, aux haltes-garderies, et aussi aux assistants et assistantes maternelles à leur domicile.
- La télévision allumée en fond compte aussi. Le texte ne le dit pas en toutes lettres, mais la CAF précise que l'interdiction vaut « y compris en fond sonore ». Une télévision allumée dans la pièce où joue l'enfant est donc exclue, et nous verrons plus bas que c'est justement la situation la mieux documentée.
- Aucune exception n'est prévue. Ni pour un dessin animé éducatif, ni pour un moment d'attente, ni pour un usage collectif.
Cette règle ne s'impose pas aux parents chez eux, puisque la charte encadre l'accueil professionnel. Mais elle vous donne une question légitime à poser à votre crèche ou à votre assistante maternelle. Qu'avez-vous changé depuis juillet 2025 ?
Les repères d'âge et qui les donne
En France, les avis qui font autorité viennent du Haut Conseil de la santé publique, de l'Académie nationale de médecine, de la Société française de pédiatrie, et depuis 2024 de la commission d'experts réunie à la demande du président de la République. Voici comment leurs repères se comparent à ceux de l'étranger.
| Source | Pour les tout-petits | Ensuite |
|---|---|---|
| Arrêté du 27 juin 2025, lieux d'accueil | Interdit avant 3 ans, fond sonore compris selon la CAF | Non couvert après 3 ans |
| Commission Mouton-Benyamina, 30 avril 2024 | Aucun écran avant 3 ans | Usage fortement limité de 3 à 6 ans, contenu éducatif, avec un adulte |
| Assurance maladie, repères aux parents | Aucun écran avant 3 ans, même en fond sonore | De 3 à 6 ans, usage rare, avec un adulte, sur des contenus adaptés |
| Organisation mondiale de la santé, 2019 | Aucun écran avant 2 ans | Une heure par jour au plus de 2 à 4 ans, et moins c'est mieux |
| American Academy of Pediatrics, 2016 | Rien avant 18 mois, sauf l'appel vidéo avec un proche | Une heure par jour de contenu de qualité de 2 à 5 ans, regardé avec l'enfant |
Le rapport remis le 30 avril 2024 par la commission coprésidée par la neurologue Servane Mouton et le psychiatre Amine Benyamina s'intitule Enfants et écrans. À la recherche du temps perdu. Il formule 29 recommandations, et c'est le document français le plus complet à ce jour. Vous croiserez aussi la règle « 3-6-9-12 » du psychiatre Serge Tisseron, pas d'écran avant 3 ans, pas de console personnelle avant 6 ans, pas d'internet avant 9 ans et pas d'internet seul avant 12 ans. Ce repère n'a rien d'officiel et reste un bon moyen de s'en souvenir.
Le langage et la télévision en fond
La synthèse de référence est celle de Sheri Madigan et de son équipe, publiée en 2020 dans JAMA Pediatrics. Elle réunit 42 études et plus de 18 000 enfants. Plus le temps d'écran augmente, plus les compétences de langage sont faibles, avec une corrélation de -0,14. Pour la télévision allumée en fond, la corrélation monte à -0,19. Ces valeurs sont modestes. Elles décrivent une tendance sur une population et pas une fatalité pour votre enfant, mais elles vont toutes dans le même sens.
Deux résultats de cette synthèse me semblent précieux pour les parents. D'abord, la télévision en fond pèse davantage que le temps passé par l'enfant devant l'écran, ce qui donne tout son sens à la règle qui paraît la plus anodine. Ensuite, deux facteurs vont dans l'autre sens et sont associés à un meilleur langage, les programmes vraiment éducatifs et le fait de regarder avec l'enfant en lui parlant. Un premier écran plus tardif va aussi de pair avec un meilleur langage. Ce que vous montrez et la façon dont vous le regardez avec lui changent donc le résultat.
L'expérience qui montre qu'un écran n'apprend pas à parler
En 2003, Patricia Kuhl et son équipe de l'université de Washington ont publié dans PNAS l'expérience la plus citée sur le sujet. Des bébés américains de 9 mois ont suivi douze séances en mandarin. Un groupe avait en face de lui une personne réelle, un deuxième voyait la même personne en vidéo, et un troisième ne l'entendait qu'en audio.
Seuls les bébés du premier groupe ont appris à distinguer les sons du mandarin, aussi bien que des bébés élevés à Taïwan. Ceux des groupes vidéo et audio n'ont rien appris, avec pourtant les mêmes sons et la même durée.
Cette expérience porte sur la perception des sons d'une langue et sur douze séances, pas sur l'apprentissage des mots pendant des années. Mais ce qu'elle montre suffit. À cet âge, l'enfant apprend de quelqu'un qui lui répond, pas d'un signal.
La technoférence ou l'écran du parent
Le rapport de 2024 emploie un mot que je trouve très utile, la technoférence. Il désigne une interaction interrompue par un appareil. Le langage, l'attachement et les compétences sociales se construisent dans des échanges où l'adulte répond aux signaux du bébé, ajuste sa voix et tient son regard. Un adulte dont l'attention est captée, même par moments, répond moins vite, moins souvent et moins bien.
C'est sans doute pour cela que la télévision en fond pèse autant dans la synthèse de 2020. Dans ce cas, l'écran agit à travers l'adulte qui décroche.
Le sommeil des bébés
La synthèse la plus large sur les moins de 5 ans est celle de Janssen et de son équipe, publiée en 2020 dans Sleep Medicine Reviews à partir de 31 articles. Elle trouve un lien défavorable entre écrans et sommeil chez les bébés et les enfants de 1 à 2 ans, mais pas chez les 3-4 ans. Les auteurs jugent eux-mêmes la qualité des preuves très faible. Sur le sommeil, la science est donc bien moins sûre que sur le langage.
On entend souvent que la lumière bleue serait la cause principale. Elle est documentée chez l'adulte et l'adolescent. Chez le tout-petit, les deux explications les mieux soutenues sont plus simples. L'écran repousse l'heure du coucher, et il laisse l'enfant dans un état d'excitation dont il ne redescend pas en cinq minutes. Le conseil reste le même, mais vous savez maintenant pourquoi il compte.
L'attention et le chiffre qui ne tient pas
Depuis 2004, une étude revient dans presque tous les articles sur les écrans. Christakis et son équipe y associaient, dans la revue Pediatrics, la télévision avant 3 ans à des troubles de l'attention à 7 ans. Ce lien n'est pas démontré.
En 2010, une réanalyse de Foster et Watkins a montré que le résultat disparaissait avec de petites modifications du modèle statistique. Puis en 2021, McBee, Brand et Dixon ont repris les mêmes données dans Psychological Science et testé 848 modèles tous défendables. Seuls 166, soit 19,6 %, trouvent un lien significatif, et la plupart reposent sur des choix d'analyse discutables. Les synthèses plus récentes trouvent au mieux une association faible, dont on ne connaît même pas le sens.
Ce que je peux vous dire avec certitude est plus modeste et plus utile. Un dessin animé au montage rapide capte l'attention de votre enfant de l'extérieur. Le jeu libre, la manipulation et le livre lu ensemble lui demandent au contraire de construire son attention lui-même. C'est cette seconde attention que l'on cultive en Montessori.
Le regard Montessori sur les écrans
Maria Montessori n'a évidemment rien écrit sur les écrans. Mais sa pédagogie répond à la question. Avant 6 ans, l'enfant apprend par la main et par le corps, son esprit absorbant se nourrit de son environnement réel, et les périodes sensibles du langage et du mouvement réclament des expériences concrètes.
C'est pour cela qu'il n'y a pas d'écran dans une ambiance Montessori pour les 0-6 ans, et que l'on y protège tant la concentration d'un enfant. Quand il est absorbé dans une activité, on ne l'interrompt pas, même pour le féliciter. Ce principe a été pensé bien avant les tablettes, et il répond directement à ce que fait une notification.
Ce que vous pouvez faire sans culpabiliser
J'ai classé ces conseils en commençant par ceux qui demandent le moins d'effort pour le plus d'effet.
- Éteignez la télévision quand personne ne la regarde. C'est la mesure la mieux étayée de cette page, et la plus simple.
- Posez votre téléphone pendant les moments d'échange, le repas, le bain, le jeu, la promenade. C'est là que vous avez le plus de prise, même si c'est le plus inconfortable à regarder en face.
- Pas d'écran dans l'heure qui précède le coucher, ni dans la chambre. Chez le tout-petit, c'est l'heure du coucher qui recule et l'excitation qui reste.
- Après 3 ans, si écran il y a, restez à côté et parlez-en avec lui. Regarder ensemble et choisir un contenu éducatif sont les deux seuls facteurs associés à un meilleur langage.
- Demandez à votre mode de garde ce qu'il a changé depuis juillet 2025. Sa réponse vous en dira beaucoup, et pas seulement sur les écrans.
- Proposez du concret quand votre enfant s'agite, de l'eau, du sable, des transvasements, un livre, une sortie. Mes pages sur les besoins fondamentaux de l'enfant et les activités par âge vous donneront des idées. Pour un trajet ou une salle d'attente, quelques labyrinthes imprimés et un crayon dépannent ; à la maison, un dessin à remplir de papier déchiré et collé occupe un long moment.
Un dernier mot, que l'on lit trop rarement. Un enfant qui a regardé des dessins animés pendant six heures de train n'en gardera aucune séquelle. Les liens rappelés ici portent sur des habitudes installées, pas sur des exceptions. Le parent épuisé qui s'accorde vingt minutes n'abîme rien. Ce qui compte, c'est l'habitude d'une année, pas un après-midi difficile.
Deux corrections sur cette page
Une ancienne version citait une « Académie française de pédiatrie », un organisme qui n'existe pas, et présentait l'étude de Christakis sur l'attention comme un fait établi. Les deux erreurs sont corrigées depuis août 2026.