Parler à un nourrisson qui ne répond pas paraît absurde et ne l'est pas. Depuis une quinzaine d'années, des enregistrements audio réalisés sur des journées entières, dans les maisons, ont permis de mesurer ce qui se passe vraiment entre un adulte et un enfant. Les résultats sont plus précis, et plus utiles, que la formule générale du bain de langage. Maria Montessori nommait cette étape une période sensible au langage ; les données lui donnent raison sur le fond et corrigent l'intuition sur les moyens.
Avant la naissance : ce que le fœtus entend
L'ouïe se met en place autour de la 26e à la 28e semaine de grossesse. Avant de percevoir quoi que ce soit de l'extérieur, le fœtus baigne dans les sons du corps qui le porte : battements cardiaques, circulation, mouvements digestifs. Ce fond sonore constant est son premier environnement, et il explique une partie de l'effet apaisant du bruit blanc après la naissance.
Vers 30 semaines, les sons extérieurs commencent à passer, filtrés par la paroi abdominale et le liquide amniotique, qui atténuent surtout les fréquences aiguës. La voix maternelle arrive par deux chemins, l'air et la résonance du corps, ce qui la rend nettement plus présente que les autres. Des nouveau-nés de quelques jours la préfèrent à celle d'une inconnue, et des travaux ont montré des préférences pour des textes lus à voix haute pendant la grossesse.
La parentèse, et à quoi elle sert
Face à un bébé, presque tous les adultes modifient leur voix sans y penser : la hauteur monte, les intonations s'exagèrent, le débit ralentit, les voyelles s'allongent, les phrases raccourcissent. C'est ce qu'on appelle le langage adressé à l'enfant, ou parentèse. Le phénomène se retrouve dans des cultures très éloignées les unes des autres.
Cette déformation apparente rend en réalité la langue plus lisible. Les voyelles allongées et exagérées séparent mieux les phonèmes les uns des autres, ce qui aide l'enfant à découper le flux sonore. Les mélodies montantes captent et maintiennent son attention. Les phrases courtes réduisent la charge à traiter. Un adulte qui s'entend faire des mimiques ridicules devant un berceau est en train de faire exactement ce qu'il faut.
Le mot qui compte est celui qu'on lui adresse
C'est le résultat le plus contre-intuitif du domaine, et le plus directement actionnable.
En 2013, Adriana Weisleder et Anne Fernald, de l'université Stanford, ont publié dans Psychological Science une étude fondée sur des enregistrements de journées entières dans des familles hispanophones de milieu modeste. Elles ont séparé deux quantités que tout le monde confondait jusque-là : la parole adressée à l'enfant, et la parole entendue par lui sans lui être destinée, celle des adultes entre eux, de la radio, de la télévision allumée.
Le résultat
Les enfants qui recevaient le plus de parole adressée traitaient plus vite les mots familiers et avaient un vocabulaire expressif plus large à 24 mois. La parole simplement entendue n'avait aucun lien avec le vocabulaire. L'analyse de médiation montre en outre par quel chemin cela passe : le langage adressé rend l'enfant plus efficace à reconnaître les mots en temps réel, et c'est cette efficacité qui fait grossir le stock.
Deux conséquences pratiques. Laisser la radio ou une chaîne d'information allumée toute la journée n'apporte rien au langage, et masque en partie la parole adressée. Et un enfant présent pendant que deux adultes discutent n'est pas, à ce moment-là, en train d'apprendre à parler.
Les tours de parole battent le nombre de mots
En 2018, une équipe du MIT et de Harvard menée par Rachel Romeo a publié, dans la même revue, un travail au titre explicite : Beyond the 30-Million-Word Gap. Trente-six enfants de 4 à 6 ans, d'origines sociales variées, ont été enregistrés chez eux, puis ont écouté une histoire pendant un examen d'IRM fonctionnelle.
Le nombre de tours de parole, c'est-à-dire d'allers-retours entre l'adulte et l'enfant, prédisait l'activation de l'aire de Broca dans l'hémisphère gauche, indépendamment du milieu social, du QI et du seul nombre de mots prononcés par l'adulte. Cette activation expliquait à son tour le lien entre l'environnement langagier et le niveau verbal de l'enfant.
Autrement dit, un adulte qui parle beaucoup sans jamais s'arrêter produit moins d'effet qu'un adulte qui parle moins et attend la réponse. Chez un bébé de six mois, la réponse est un son de gorge, un sourire ou un regard soutenu. Elle compte comme un tour de parole, à condition qu'on lui laisse la place de survenir. Trois secondes de silence après une question suffisent à changer la nature de l'échange.
Les 30 millions de mots : une querelle instructive
Le chiffre est partout, il est cité dans les plans de politique éducative de plusieurs pays, et il repose sur une base plus fragile qu'on ne le croit.
| Étape | Ce qui a été fait | Ce qu'il faut en retenir |
|---|---|---|
| Hart et Risley, 1995 | Observation longitudinale de 42 familles américaines, une heure par mois. Extrapolation d'un écart de 30 millions de mots entendus à 4 ans entre enfants de familles de cadres et de familles à l'aide sociale | Un travail pionnier, mais 42 familles et une extrapolation par multiplication |
| Sperry, Sperry et Miller, 2019, Child Development | Réexamen sur cinq communautés américaines. En comptant tous les adultes présents et la parole d'arrière-plan, l'écart se réduit fortement et disparaît dans certains cas | La variation à l'intérieur d'un même milieu social est énorme, plus grande que l'écart entre milieux |
| Golinkoff et coll., 2019, même revue | Réponse critique : la comparaison ne porte pas sur les mêmes groupes, et la parole d'arrière-plan comptée par Sperry n'a pas d'effet démontré sur le langage | L'objection est solide, et elle renvoie précisément au résultat de Weisleder et Fernald |
La leçon utile pour un parent n'est pas de trancher le débat académique. Elle est ailleurs : le compteur de mots est un mauvais objectif. Ce qui est solidement établi, c'est que le langage adressé et les tours de parole comptent, et que les écarts entre deux familles d'un même quartier sont plus grands que les moyennes de leurs quartiers respectifs.
Comment parler, âge par âge
De la naissance à 6 mois
Face à face, à trente centimètres environ, la distance à laquelle un nourrisson accommode le mieux. Commentez ce que vous faites sur lui plutôt que ce que vous pensez : « je soulève ton bras », « l'eau est chaude ». Laissez un silence après chaque phrase. Quand il émet un son, répondez comme s'il avait dit quelque chose, puis attendez encore. Ce ping-pong-là est le premier tour de parole de sa vie.
De 6 à 18 mois
Nommez ce qu'il regarde, au moment où il le regarde. L'attention conjointe, ce moment où vous regardez tous les deux la même chose, est le contexte dans lequel les mots s'accrochent le mieux. Quand il pointe du doigt, nommez et développez d'une phrase courte. Évitez de transformer chaque échange en interrogation : « qu'est-ce que c'est ? » posé quinze fois d'affilée bloque plus qu'il n'ouvre.
De 18 mois à 3 ans
Reprenez ses énoncés en les complétant sans le corriger frontalement. À « pati voiture », répondez « oui, la voiture est partie ». C'est ce qu'on appelle le feed-back correctif implicite, et il fonctionne bien mieux qu'un « on ne dit pas pati, on dit partie ». Posez des questions ouvertes, qui appellent autre chose que oui ou non, et racontez le passé et le futur, deux temps qu'un enfant n'entend nulle part ailleurs.
Ce qu'en disait Montessori
Dans La Méthode Montessori, elle attribue explicitement à Hugo de Vries la notion de période sensible et ne la revendique pas pour elle-même. Elle en tire une conséquence pratique qui rejoint les données actuelles : l'adulte n'enseigne pas la langue, il fournit un environnement où elle se prend. D'où l'insistance sur le vocabulaire précis plutôt que sur les mots enfantins, sur les objets réels à nommer, et sur le fait de ne pas parler par-dessus l'enfant.
Les repères du langage, mois par mois
Ces repères servent à situer, pas à noter. Les écarts individuels sont considérables et normaux : un enfant peut parler tard et rattraper en quelques mois. La colonne de droite indique ce qui justifie d'en parler au médecin sans attendre.
| Âge | Ce qui apparaît en général | Ce qui mérite un avis |
|---|---|---|
| 0-3 mois | Pleurs différenciés, premiers sons de gorge, il se tourne vers une voix | Aucune réaction aux bruits forts |
| 4-6 mois | Babillage, rires, il répond quand on lui parle | Absence totale de vocalises |
| 7-11 mois | Syllabes répétées, il comprend son prénom et « non » | Pas de babillage à 9 mois |
| 12-17 mois | Premiers mots, il montre du doigt, il comprend des consignes simples | Aucun mot ni pointage à 16 mois |
| 18-23 mois | Le vocabulaire s'accélère nettement, premières associations de deux mots | Moins de dix mots à 2 ans |
| 2-3 ans | Petites phrases, « moi », « pourquoi », il se fait comprendre des proches | Aucune phrase de deux mots à 2 ans et demi |
| 3-4 ans | Phrases construites, un inconnu le comprend | Un adulte extérieur ne comprend pas la moitié de ce qu'il dit |
Une règle vaut à tout âge : la perte d'une compétence déjà acquise justifie toujours un avis. Un enfant qui disait dix mots et n'en dit plus aucun se consulte, même si tous les autres repères sont respectés. Et l'audition se vérifie en premier, avant toute hypothèse sur le langage lui-même.
Les moments de la journée qui font le travail
Il n'y a pas de séance de langage à organiser. Le volume d'échanges se construit dans des situations qui existent déjà.
- Le change et le bain. Face à face, tout près, l'enfant voit vos lèvres bouger. C'est le meilleur créneau de la journée, et il revient plusieurs fois.
- Les courses. Nommer ce qu'on prend, décrire, faire choisir entre deux fruits. Un caddie est un imagier grandeur nature et gratuit.
- La cuisine. Verbes d'action, matières, températures : « je verse », « c'est froid », « ça colle ». Le vocabulaire y est plus riche que dans un livre d'éveil.
- Le trajet. Décrire ce qui défile plutôt que de lancer une histoire audio. Une comptine chantée à deux vaut mieux qu'une chanson diffusée.
- Le livre du soir. S'arrêter, montrer, laisser l'enfant compléter la phrase, revenir en arrière s'il le demande. Le texte lu à la lettre sans interruption produit beaucoup moins de tours de parole.
Écrans, langue des signes et bilinguisme
Les écrans. Un enfant de moins de deux ans n'apprend pas de mots à partir d'une vidéo, y compris d'une vidéo conçue pour cela. Le phénomène est connu sous le nom de déficit vidéo : la même information apportée par une personne présente est apprise, apportée par un écran elle ne l'est pas. La raison rejoint tout ce qui précède : un écran ne fait pas de tours de parole. Le sujet est développé dans les écrans avant 3 ans.
La langue des signes. La crainte qu'elle retarde la parole n'a pas de fondement. Signer en parlant donne à l'enfant un moyen de s'exprimer avant que l'articulation soit possible, ce qui réduit surtout les crises de frustration entre 12 et 18 mois. Quelques signes du quotidien suffisent, et l'article sur les signes avec bébé détaille lesquels.
Le bilinguisme. Un enfant bilingue peut produire ses premiers mots un peu plus tard et mélanger les deux langues quelques mois : c'est une étape connue, et elle se referme seule. Le vocabulaire total, les deux langues additionnées, se situe dans la norme. La règle qui fonctionne le mieux est la constance : une personne, une langue, ou un lieu, une langue. Un adulte qui parle sa langue maternelle produit un langage plus riche et plus naturel qu'un adulte qui s'impose une langue qu'il maîtrise mal.